Fils de pêcheur du Brusc, il vend du poisson depuis l’âge de 11 ans. Derrière son banc, entre pêche du matin, recettes qui disparaissent et souvenirs d’une halle autrefois bouillonnante, il raconte un métier mais aussi une certaine façon de vivre avec la Méditerranée.
Jean-Luc Galli avait 11 ans lorsqu’il a vendu ses premiers poissons sous la halle de La Seyne. Sa mère y écoulait les prises ramenées par son père, pêcheur au Brusc. Dans la famille, chacun avait son rôle et la mer faisait vivre la maison.
Lui choisira finalement le rivage plutôt que le large. « Je n’avais pas envie de passer ma vie seul sur l’eau. Je suis bien mieux au contact de la clientèle. »
Un choix qui lui a offert, au fil des décennies, un poste d’observation privilégié sur les transformations de la ville, mais surtout sur celles de ses habitants. Car les poissons, eux, n’ont finalement pas tellement changé. Ceux qui les achètent, davantage.
« Aujourd’hui, c’est différent. Les jeunes consomment moins de poisson. La mode est aux filets. La soupe de bouillabaisse s’est perdue, comme tous ces plats qui demandent du temps. Ils aiment les consommer au restaurant, mais ça s’arrête là. Il n’y a que les anciens qui continuent. »
Les habitudes changent, la mer reste

Ce matin-là, les anciens sont justement nombreux devant son banc. Chacun arrive avec ses habitudes. L’un veut son poisson vidé et prêt à cuire ; un autre préfère le rapporter entier et conserver chez lui le plaisir de le préparer.
Ici, une commande ne se résume d’ailleurs jamais tout à fait à une commande. On prend des nouvelles, on parle cuisine et, forcément, de ce qui s’est passé en mer.
Un homme s’arrête devant des palamides mises de côté pour être découpées. Les marques sur les poissons ne lui échappent pas. « Il y a eu des remous dans les filets ? » Jean-Luc comprend immédiatement ce qu’il a remarqué. « Oui, ils ont été grignotés par les calamars, les seiches, les puces… »
Quelques mots échangés au-dessus d’un étal suffisent à raconter cette familiarité avec la Méditerranée : celle de ceux qui savent encore lire sur un poisson ce qui lui est arrivé avant d’atteindre la terre ferme.
Du Brusc aux cuisines seynoises
Jean-Luc reste lui-même au bout de cette chaîne. À l’aube, il a rejoint le Brusc pour récupérer la pêche de son cousin. Parmi les prises du jour, un beau congre attend maintenant d’être préparé.
Le couteau suit la chair et les explications viennent avec le geste. « J’en ai déjà eu un de 25 kilos, il faisait deux mètres. C’est surtout pour la bouillabaisse, alors je les découpe. Le haut du corps est plutôt sans arêtes. Quand on arrive vers la queue, il y en a beaucoup. »
Un savoir appris avec les années, presque devenu instinctif. Dans quelques heures, les morceaux auront rejoint une cuisine familiale ou celle d’un restaurant. Du Brusc à La Seyne, puis de la halle à l’assiette, le trajet reste finalement celui qu’ont connu des générations de familles du littoral.
« On était une douzaine ici »
Jean-Luc se souvient surtout d’une halle autrement plus bruyante. À l’époque, il ne suffisait pas d’avoir du beau poisson : encore fallait-il attirer le client.
« Venez voir ma sardine ! Ils sont là, mes anchois ! » lance-t-il soudain en retrouvant les appels d’autrefois.
Le souvenir le fait rire. « C’était folklorique. Il y avait beaucoup de vie. On était une douzaine de pêcheurs ici à l’époque. »
Les voix se répondaient, les clients passaient d’un banc à l’autre et la pêche du jour dictait ce que l’on mangerait à midi. Puis les étals se sont vidés, un à un.
« Il y a encore cinq ans, j’avais un vendeur de coquillages avec moi. Maintenant, je suis le dernier. »
Il le dit simplement, sans transformer le constat en complainte. Les modes de vie ont changé avec les façons de cuisiner. On achète davantage de filets, on consacre moins de temps à préparer le poisson et les longues recettes familiales trouvent plus difficilement leur place dans le quotidien.
Le dernier derrière son banc

À 12 h 30, pourtant, l’étal est presque vide. Preuve que le lien n’est pas rompu.
Jean-Luc nettoie son banc, range son matériel puis rejoint son utilitaire. Sa journée n’est pas terminée. Une autre tournée commence auprès des restaurateurs qui tiennent encore à proposer des poissons pêchés sur les côtes varoises.
Demain matin, il faudra recommencer : rejoindre la pêche, préparer les poissons, installer le banc puis attendre les premiers habitués.
Son père prenait la mer au Brusc et sa mère vendait les prises. Plusieurs décennies plus tard, Jean-Luc est toujours là, entre le pêcheur et le client, exactement à la place qu’il avait choisie enfant.
La halle a perdu ses cris et ses nombreux bancs. Mais tant que le poisson du matin y arrivera encore depuis le Brusc, une part de cette vieille vie maritime seynoise continuera de passer, chaque jour, de la mer à l’assiette.
La halle, quatre siècles côté mer
Des premières ventes de poissons en 1639 aux cris des poissonnières, la halle raconte une histoire populaire intimement liée à la Méditerranée.
La première halle aux poissons remonte à 1639, rue du Pavé-d’Amour, aujourd’hui rue de la République. La Seyne n’obtiendra son indépendance de Six-Fours qu’en 1657 : la pêche appartient donc déjà à l’histoire du bourg avant même la naissance officielle de la commune.
« A l’aubo ! » : les voix des poissonnières
Édifié en 1839, le bâtiment actuel a vu passer des générations de pêcheurs et souvent leurs épouses. Les hommes partaient poser les filets de nuit, les relevaient à l’aube, puis les prises rejoignaient le centre-ville.
Dans ses souvenirs de la vie seynoise, l’historien local Marius Autran décrit une poissonnerie qui « retentissait des appels chaleureux » des femmes venues dès la pointe du jour de Saint-Elme, Tamaris ou du Manteau.
Les vendeuses de sardines avaient notamment leur cri : « A l’aubo ! A l’aubo ! »
Sur les bancs, presque tout venait alors des rivages voisins : congres, loups, rascasses, daurades, poissons de soupe et de bouillabaisse, poulpes, seiches, crabes ou coquillages de la Petite Mer.
Une économie locale et familiale où le trajet entre le filet et l’assiette pouvait se compter en quelques heures.
Une vocation qui n’a pas disparu
Restaurée et remise aux normes en 2022-2023, en lien avec l’Architecte des bâtiments de France, la halle n’a pourtant pas été transformée en simple témoin du passé. On y vend toujours les produits de la mer.
Les usages ont changé, les pêcheurs sont moins nombreux et les appels des poissonnières se sont tus. Mais la vocation du lieu demeure.
Près de quatre siècles après sa première halle aux poissons, La Seyne conserve ainsi un patrimoine maritime assez rare : un lieu qui ne se contente pas de raconter son histoire, puisqu’il continue à la faire vivre.









