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mercredi 28 octobre 2026
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De Gaulle-Giraud, l’autre bataille

À La Seyne-sur-Mer, l’amiral Hervé Giraud défend la mémoire de son grand-père, longtemps éclipsé par le général de Gaulle. Alors que Thierry Lhermitte lui prête ses traits dans La Bataille de Gaulle, la famille entend rappeler le rôle décisif de ce chef militaire dans la victoire alliée. Entre exploits, rivalités politiques et tragédie familiale, retour sur un destin hors du commun.

À La Seyne-sur-Mer, sa silhouette est familière des cérémonies patriotiques. L’uniforme impeccable, le port droit, l’amiral Hervé Giraud salue les drapeaux, écoute attentivement les discours et s’autorise parfois à ne pas applaudir. Derrière cette réserve se cache une histoire familiale intimement liée à celle de la France.

Son grand-père, le général Henri Giraud, fut l’un des principaux chefs militaires français de la Seconde Guerre mondiale. Soutenu par les Américains, un temps associé au pouvoir avec Charles de Gaulle, il a progressivement disparu du grand récit national de la Libération.

Après quarante années passées dans la Marine nationale, son petit-fils entend aujourd’hui rétablir ce qu’il considère comme une injustice historique. Un combat également porté par son frère, Henri-Christian Giraud, auteur de Giraud, l’autre Libérateur, récemment paru aux éditions du Cerf. Fruit de cinquante années de recherches, l’ouvrage propose une véritable « contre-Histoire de France ».

Une évasion digne d’un roman

En 1940, le général Henri Giraud tombe aux mains des Allemands. Enfermé dans la forteresse de Königstein, il prépare patiemment son évasion. Deux ans plus tard, à 63 ans, il descend une muraille de quarante mètres à l’aide d’une corde fabriquée avec des ficelles de colis et renforcée de fil téléphonique. Un exploit qui lui permet de retrouver la liberté.

Le 6 novembre 1942, il quitte clandestinement la France depuis une plage du Lavandou pour rejoindre les Alliés en Afrique du Nord. À Casablanca, il négocie directement avec le président américain Franklin Roosevelt le réarmement des forces françaises.

Cette armée reconstituée contribue ensuite à la victoire en Tunisie, à la libération de la Corse, à la campagne d’Italie et au débarquement de Provence.

Pour l’amiral Hervé Giraud, c’est là que réside la véritable grandeur de son grand-père : « Avoir refait une armée moderne. »

Il évoque notamment le défilé de Tunis du 20 mai 1943 : « Les deux généraux qui sont sur la tribune, côte à côte, c’est Eisenhower et Giraud. »

Et résume sa conviction en une formule : « C’est à l’armée que la France doit de figurer à la table des vainqueurs. Pas aux discours, si brillants fussent-ils. »

Pétain, une confiance rapidement brisée

L’itinéraire du général n’échappe toutefois pas aux controverses. Après son évasion, au printemps 1942, il rencontre le maréchal Pétain, dont il espère encore qu’il prépare secrètement le redressement du pays.

« Comme presque tout le monde à l’époque, mon grand-père pensait que Pétain faisait le dos rond, qu’il absorbait le choc pour permettre à la France de se relever », explique son petit-fils.

Mais le ralliement de Giraud aux Alliés, quelques mois plus tard, provoque une rupture définitive. Pétain le prive de ses droits civiques et ordonne à l’armée d’Afrique de ne pas reconnaître son autorité.

« Traiter Giraud de vichyste comme certains s’emploient à le faire est donc parfaitement indécent », estime l’amiral.

Le bilan politique du général demeure néanmoins complexe. En mars 1943, il annonce l’abrogation des lois raciales de Vichy, mais refuse parallèlement de rétablir immédiatement la citoyenneté française des Juifs d’Algérie, supprimée en 1940 avec l’abrogation du décret Crémieux. Cette décision, justifiée à l’époque par une volonté d’égalité entre les populations, suscite de vives oppositions. Les droits des Juifs d’Algérie seront finalement rétablis en octobre 1943.

« Il nous en reste combien ? »

Derrière les rivalités militaires et politiques se joue également un drame familial.

Selon son petit-fils, Hitler avait personnellement ordonné l’élimination du général. Ne pouvant l’atteindre, les nazis s’en prennent à ses proches, arrêtés et livrés aux Allemands avec la complicité d’hommes de Vichy.

Quinze membres de la famille Giraud sont déportés, parmi lesquels son épouse Céline, trois de leurs filles et sept petits-enfants.

Renée, l’une de ses filles, meurt en Allemagne, laissant quatre enfants orphelins.

Lorsque le général retrouve enfin son épouse, une question terrible résume à elle seule l’angoisse de ces années : « Il nous en reste combien ? »

Céline Giraud survit à la déportation. Elle rentre en France en avril 1945, accompagnée de deux de ses filles et de sept petits-enfants.

De Gaulle et Giraud, une rivalité devenue historique

En juin 1943, Henri Giraud et Charles de Gaulle prennent conjointement la direction du Comité français de la Libération nationale. Mais leur association est de courte durée. De Gaulle consolide progressivement son autorité politique, jusqu’à écarter son rival en 1944.

Pour l’amiral Hervé Giraud, cette éviction marque le début d’un effacement mémoriel : « Les victoires de Giraud ont servi de socle aux discours de De Gaulle. »

S’appuyant notamment sur les travaux de l’historien Charles G. Cogan, il évoque une « appropriation » et va jusqu’à dénoncer un « rapt historique ».

Son frère développe dans son ouvrage une autre lecture des désaccords entre les deux hommes. Selon lui, leur opposition dépassait les ambitions personnelles pour toucher à l’avenir géopolitique de l’Europe.

Henri Giraud aurait privilégié, à l’instar de Churchill, une progression alliée depuis l’Italie vers l’Europe centrale afin de devancer l’Armée rouge. De Gaulle aurait, à l’inverse, soutenu une stratégie plus favorable aux intérêts soviétiques.

L’amiral cite à ce propos une phrase attribuée au chef de la France libre en 1942 : « J’espère que les Russes seront à Berlin avant les Américains. »

Il rappelle également l’entrée de ministres communistes au gouvernement en 1944, puis en 1945, parmi lesquels Maurice Thorez, qui avait déserté en 1939. Des hommes « qui revendiquaient le titre de staliniens ! », souligne-t-il.

Cette interprétation des choix stratégiques et politiques de De Gaulle reste discutée par les historiens. Elle illustre néanmoins la profondeur du différend mémoriel qui anime aujourd’hui les descendants du général Giraud.

Thierry Lhermitte, une interprétation qui ne passe pas

La représentation du général dans La Bataille de Gaulle, d’Antonin Baudry, a ravivé ces blessures.

Thierry Lhermitte y incarne Henri Giraud, mais son interprétation est loin d’avoir convaincu le petit-fils du militaire. L’amiral lui reproche de donner de son grand-père une image caricaturale, renforcée par les déclarations de l’acteur, qui juge le personnage « un peu ridicule » en raison de sa prétention.

« Ces gens se déshonorent », réagit-il.

L’amiral ne conteste pourtant pas l’intérêt de porter cette période à l’écran. Dans une France traversée par les incertitudes, il comprend que le cinéma puisse chercher à remettre en lumière des hommes prêts à se battre pour leur pays.

Ce qu’il regrette, c’est une histoire trop largement centrée sur De Gaulle, au détriment de ceux qui ont également contribué à la victoire.

« Pas un mot sur de Lattre, sur Juin, sur Monsabert… », déplore-t-il.

À ses yeux, les rivalités politiques prennent une place excessive, tandis que les succès de l’armée d’Afrique, rééquipée grâce aux négociations de Giraud avec Roosevelt, demeurent insuffisamment représentés.

« Ce film ne constitue en rien une œuvre à caractère historique », tranche l’amiral, regrettant que le récit n’ait pas davantage montré « l’union des forces dissidentes face à Vichy et à l’ennemi ! »

Les honneurs de la République, puis l’oubli

Lorsque Henri Giraud s’éteint en mars 1949, la République lui rend pourtant un hommage solennel.

Des obsèques nationales sont organisées en présence du président Vincent Auriol. Le général est ensuite inhumé aux Invalides. Charles de Gaulle lui-même vient se recueillir devant sa dépouille.

Un dernier hommage qui contraste avec la place que ses descendants estiment aujourd’hui accordée à cet homme dans l’histoire de la Libération.

Près de quatre-vingts ans plus tard, l’amiral Hervé Giraud et son frère poursuivent ainsi le même combat : rappeler que la victoire de 1945 ne fut pas l’œuvre d’un seul homme, mais celle de nombreux militaires et résistants dont certains noms ont peu à peu quitté la mémoire collective.

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De Gaulle-Giraud, l’autre bataille

À La Seyne-sur-Mer, l’amiral Hervé Giraud défend la mémoire de son grand-père, longtemps éclipsé par le général de Gaulle. Alors que Thierry Lhermitte lui prête ses traits dans La Bataille de Gaulle, la famille entend rappeler le rôle décisif de ce chef militaire dans la victoire alliée. Entre exploits, rivalités politiques et tragédie familiale, retour sur un destin hors du commun.

À La Seyne-sur-Mer, sa silhouette est familière des cérémonies patriotiques. L’uniforme impeccable, le port droit, l’amiral Hervé Giraud salue les drapeaux, écoute attentivement les discours et s’autorise parfois à ne pas applaudir. Derrière cette réserve se cache une histoire familiale intimement liée à celle de la France.

Son grand-père, le général Henri Giraud, fut l’un des principaux chefs militaires français de la Seconde Guerre mondiale. Soutenu par les Américains, un temps associé au pouvoir avec Charles de Gaulle, il a progressivement disparu du grand récit national de la Libération.

Après quarante années passées dans la Marine nationale, son petit-fils entend aujourd’hui rétablir ce qu’il considère comme une injustice historique. Un combat également porté par son frère, Henri-Christian Giraud, auteur de Giraud, l’autre Libérateur, récemment paru aux éditions du Cerf. Fruit de cinquante années de recherches, l’ouvrage propose une véritable « contre-Histoire de France ».

Une évasion digne d’un roman

En 1940, le général Henri Giraud tombe aux mains des Allemands. Enfermé dans la forteresse de Königstein, il prépare patiemment son évasion. Deux ans plus tard, à 63 ans, il descend une muraille de quarante mètres à l’aide d’une corde fabriquée avec des ficelles de colis et renforcée de fil téléphonique. Un exploit qui lui permet de retrouver la liberté.

Le 6 novembre 1942, il quitte clandestinement la France depuis une plage du Lavandou pour rejoindre les Alliés en Afrique du Nord. À Casablanca, il négocie directement avec le président américain Franklin Roosevelt le réarmement des forces françaises.

Cette armée reconstituée contribue ensuite à la victoire en Tunisie, à la libération de la Corse, à la campagne d’Italie et au débarquement de Provence.

Pour l’amiral Hervé Giraud, c’est là que réside la véritable grandeur de son grand-père : « Avoir refait une armée moderne. »

Il évoque notamment le défilé de Tunis du 20 mai 1943 : « Les deux généraux qui sont sur la tribune, côte à côte, c’est Eisenhower et Giraud. »

Et résume sa conviction en une formule : « C’est à l’armée que la France doit de figurer à la table des vainqueurs. Pas aux discours, si brillants fussent-ils. »

Pétain, une confiance rapidement brisée

L’itinéraire du général n’échappe toutefois pas aux controverses. Après son évasion, au printemps 1942, il rencontre le maréchal Pétain, dont il espère encore qu’il prépare secrètement le redressement du pays.

« Comme presque tout le monde à l’époque, mon grand-père pensait que Pétain faisait le dos rond, qu’il absorbait le choc pour permettre à la France de se relever », explique son petit-fils.

Mais le ralliement de Giraud aux Alliés, quelques mois plus tard, provoque une rupture définitive. Pétain le prive de ses droits civiques et ordonne à l’armée d’Afrique de ne pas reconnaître son autorité.

« Traiter Giraud de vichyste comme certains s’emploient à le faire est donc parfaitement indécent », estime l’amiral.

Le bilan politique du général demeure néanmoins complexe. En mars 1943, il annonce l’abrogation des lois raciales de Vichy, mais refuse parallèlement de rétablir immédiatement la citoyenneté française des Juifs d’Algérie, supprimée en 1940 avec l’abrogation du décret Crémieux. Cette décision, justifiée à l’époque par une volonté d’égalité entre les populations, suscite de vives oppositions. Les droits des Juifs d’Algérie seront finalement rétablis en octobre 1943.

« Il nous en reste combien ? »

Derrière les rivalités militaires et politiques se joue également un drame familial.

Selon son petit-fils, Hitler avait personnellement ordonné l’élimination du général. Ne pouvant l’atteindre, les nazis s’en prennent à ses proches, arrêtés et livrés aux Allemands avec la complicité d’hommes de Vichy.

Quinze membres de la famille Giraud sont déportés, parmi lesquels son épouse Céline, trois de leurs filles et sept petits-enfants.

Renée, l’une de ses filles, meurt en Allemagne, laissant quatre enfants orphelins.

Lorsque le général retrouve enfin son épouse, une question terrible résume à elle seule l’angoisse de ces années : « Il nous en reste combien ? »

Céline Giraud survit à la déportation. Elle rentre en France en avril 1945, accompagnée de deux de ses filles et de sept petits-enfants.

De Gaulle et Giraud, une rivalité devenue historique

En juin 1943, Henri Giraud et Charles de Gaulle prennent conjointement la direction du Comité français de la Libération nationale. Mais leur association est de courte durée. De Gaulle consolide progressivement son autorité politique, jusqu’à écarter son rival en 1944.

Pour l’amiral Hervé Giraud, cette éviction marque le début d’un effacement mémoriel : « Les victoires de Giraud ont servi de socle aux discours de De Gaulle. »

S’appuyant notamment sur les travaux de l’historien Charles G. Cogan, il évoque une « appropriation » et va jusqu’à dénoncer un « rapt historique ».

Son frère développe dans son ouvrage une autre lecture des désaccords entre les deux hommes. Selon lui, leur opposition dépassait les ambitions personnelles pour toucher à l’avenir géopolitique de l’Europe.

Henri Giraud aurait privilégié, à l’instar de Churchill, une progression alliée depuis l’Italie vers l’Europe centrale afin de devancer l’Armée rouge. De Gaulle aurait, à l’inverse, soutenu une stratégie plus favorable aux intérêts soviétiques.

L’amiral cite à ce propos une phrase attribuée au chef de la France libre en 1942 : « J’espère que les Russes seront à Berlin avant les Américains. »

Il rappelle également l’entrée de ministres communistes au gouvernement en 1944, puis en 1945, parmi lesquels Maurice Thorez, qui avait déserté en 1939. Des hommes « qui revendiquaient le titre de staliniens ! », souligne-t-il.

Cette interprétation des choix stratégiques et politiques de De Gaulle reste discutée par les historiens. Elle illustre néanmoins la profondeur du différend mémoriel qui anime aujourd’hui les descendants du général Giraud.

Thierry Lhermitte, une interprétation qui ne passe pas

La représentation du général dans La Bataille de Gaulle, d’Antonin Baudry, a ravivé ces blessures.

Thierry Lhermitte y incarne Henri Giraud, mais son interprétation est loin d’avoir convaincu le petit-fils du militaire. L’amiral lui reproche de donner de son grand-père une image caricaturale, renforcée par les déclarations de l’acteur, qui juge le personnage « un peu ridicule » en raison de sa prétention.

« Ces gens se déshonorent », réagit-il.

L’amiral ne conteste pourtant pas l’intérêt de porter cette période à l’écran. Dans une France traversée par les incertitudes, il comprend que le cinéma puisse chercher à remettre en lumière des hommes prêts à se battre pour leur pays.

Ce qu’il regrette, c’est une histoire trop largement centrée sur De Gaulle, au détriment de ceux qui ont également contribué à la victoire.

« Pas un mot sur de Lattre, sur Juin, sur Monsabert… », déplore-t-il.

À ses yeux, les rivalités politiques prennent une place excessive, tandis que les succès de l’armée d’Afrique, rééquipée grâce aux négociations de Giraud avec Roosevelt, demeurent insuffisamment représentés.

« Ce film ne constitue en rien une œuvre à caractère historique », tranche l’amiral, regrettant que le récit n’ait pas davantage montré « l’union des forces dissidentes face à Vichy et à l’ennemi ! »

Les honneurs de la République, puis l’oubli

Lorsque Henri Giraud s’éteint en mars 1949, la République lui rend pourtant un hommage solennel.

Des obsèques nationales sont organisées en présence du président Vincent Auriol. Le général est ensuite inhumé aux Invalides. Charles de Gaulle lui-même vient se recueillir devant sa dépouille.

Un dernier hommage qui contraste avec la place que ses descendants estiment aujourd’hui accordée à cet homme dans l’histoire de la Libération.

Près de quatre-vingts ans plus tard, l’amiral Hervé Giraud et son frère poursuivent ainsi le même combat : rappeler que la victoire de 1945 ne fut pas l’œuvre d’un seul homme, mais celle de nombreux militaires et résistants dont certains noms ont peu à peu quitté la mémoire collective.

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De Gaulle-Giraud, l’autre bataille

À La Seyne-sur-Mer, l’amiral Hervé Giraud défend la mémoire de son grand-père, longtemps éclipsé par le général de Gaulle. Alors que Thierry Lhermitte lui prête ses traits dans La Bataille de Gaulle, la famille entend rappeler le rôle décisif de ce chef militaire dans la victoire alliée. Entre exploits, rivalités politiques et tragédie familiale, retour sur un destin hors du commun.

À La Seyne-sur-Mer, sa silhouette est familière des cérémonies patriotiques. L’uniforme impeccable, le port droit, l’amiral Hervé Giraud salue les drapeaux, écoute attentivement les discours et s’autorise parfois à ne pas applaudir. Derrière cette réserve se cache une histoire familiale intimement liée à celle de la France.

Son grand-père, le général Henri Giraud, fut l’un des principaux chefs militaires français de la Seconde Guerre mondiale. Soutenu par les Américains, un temps associé au pouvoir avec Charles de Gaulle, il a progressivement disparu du grand récit national de la Libération.

Après quarante années passées dans la Marine nationale, son petit-fils entend aujourd’hui rétablir ce qu’il considère comme une injustice historique. Un combat également porté par son frère, Henri-Christian Giraud, auteur de Giraud, l’autre Libérateur, récemment paru aux éditions du Cerf. Fruit de cinquante années de recherches, l’ouvrage propose une véritable « contre-Histoire de France ».

Une évasion digne d’un roman

En 1940, le général Henri Giraud tombe aux mains des Allemands. Enfermé dans la forteresse de Königstein, il prépare patiemment son évasion. Deux ans plus tard, à 63 ans, il descend une muraille de quarante mètres à l’aide d’une corde fabriquée avec des ficelles de colis et renforcée de fil téléphonique. Un exploit qui lui permet de retrouver la liberté.

Le 6 novembre 1942, il quitte clandestinement la France depuis une plage du Lavandou pour rejoindre les Alliés en Afrique du Nord. À Casablanca, il négocie directement avec le président américain Franklin Roosevelt le réarmement des forces françaises.

Cette armée reconstituée contribue ensuite à la victoire en Tunisie, à la libération de la Corse, à la campagne d’Italie et au débarquement de Provence.

Pour l’amiral Hervé Giraud, c’est là que réside la véritable grandeur de son grand-père : « Avoir refait une armée moderne. »

Il évoque notamment le défilé de Tunis du 20 mai 1943 : « Les deux généraux qui sont sur la tribune, côte à côte, c’est Eisenhower et Giraud. »

Et résume sa conviction en une formule : « C’est à l’armée que la France doit de figurer à la table des vainqueurs. Pas aux discours, si brillants fussent-ils. »

Pétain, une confiance rapidement brisée

L’itinéraire du général n’échappe toutefois pas aux controverses. Après son évasion, au printemps 1942, il rencontre le maréchal Pétain, dont il espère encore qu’il prépare secrètement le redressement du pays.

« Comme presque tout le monde à l’époque, mon grand-père pensait que Pétain faisait le dos rond, qu’il absorbait le choc pour permettre à la France de se relever », explique son petit-fils.

Mais le ralliement de Giraud aux Alliés, quelques mois plus tard, provoque une rupture définitive. Pétain le prive de ses droits civiques et ordonne à l’armée d’Afrique de ne pas reconnaître son autorité.

« Traiter Giraud de vichyste comme certains s’emploient à le faire est donc parfaitement indécent », estime l’amiral.

Le bilan politique du général demeure néanmoins complexe. En mars 1943, il annonce l’abrogation des lois raciales de Vichy, mais refuse parallèlement de rétablir immédiatement la citoyenneté française des Juifs d’Algérie, supprimée en 1940 avec l’abrogation du décret Crémieux. Cette décision, justifiée à l’époque par une volonté d’égalité entre les populations, suscite de vives oppositions. Les droits des Juifs d’Algérie seront finalement rétablis en octobre 1943.

« Il nous en reste combien ? »

Derrière les rivalités militaires et politiques se joue également un drame familial.

Selon son petit-fils, Hitler avait personnellement ordonné l’élimination du général. Ne pouvant l’atteindre, les nazis s’en prennent à ses proches, arrêtés et livrés aux Allemands avec la complicité d’hommes de Vichy.

Quinze membres de la famille Giraud sont déportés, parmi lesquels son épouse Céline, trois de leurs filles et sept petits-enfants.

Renée, l’une de ses filles, meurt en Allemagne, laissant quatre enfants orphelins.

Lorsque le général retrouve enfin son épouse, une question terrible résume à elle seule l’angoisse de ces années : « Il nous en reste combien ? »

Céline Giraud survit à la déportation. Elle rentre en France en avril 1945, accompagnée de deux de ses filles et de sept petits-enfants.

De Gaulle et Giraud, une rivalité devenue historique

En juin 1943, Henri Giraud et Charles de Gaulle prennent conjointement la direction du Comité français de la Libération nationale. Mais leur association est de courte durée. De Gaulle consolide progressivement son autorité politique, jusqu’à écarter son rival en 1944.

Pour l’amiral Hervé Giraud, cette éviction marque le début d’un effacement mémoriel : « Les victoires de Giraud ont servi de socle aux discours de De Gaulle. »

S’appuyant notamment sur les travaux de l’historien Charles G. Cogan, il évoque une « appropriation » et va jusqu’à dénoncer un « rapt historique ».

Son frère développe dans son ouvrage une autre lecture des désaccords entre les deux hommes. Selon lui, leur opposition dépassait les ambitions personnelles pour toucher à l’avenir géopolitique de l’Europe.

Henri Giraud aurait privilégié, à l’instar de Churchill, une progression alliée depuis l’Italie vers l’Europe centrale afin de devancer l’Armée rouge. De Gaulle aurait, à l’inverse, soutenu une stratégie plus favorable aux intérêts soviétiques.

L’amiral cite à ce propos une phrase attribuée au chef de la France libre en 1942 : « J’espère que les Russes seront à Berlin avant les Américains. »

Il rappelle également l’entrée de ministres communistes au gouvernement en 1944, puis en 1945, parmi lesquels Maurice Thorez, qui avait déserté en 1939. Des hommes « qui revendiquaient le titre de staliniens ! », souligne-t-il.

Cette interprétation des choix stratégiques et politiques de De Gaulle reste discutée par les historiens. Elle illustre néanmoins la profondeur du différend mémoriel qui anime aujourd’hui les descendants du général Giraud.

Thierry Lhermitte, une interprétation qui ne passe pas

La représentation du général dans La Bataille de Gaulle, d’Antonin Baudry, a ravivé ces blessures.

Thierry Lhermitte y incarne Henri Giraud, mais son interprétation est loin d’avoir convaincu le petit-fils du militaire. L’amiral lui reproche de donner de son grand-père une image caricaturale, renforcée par les déclarations de l’acteur, qui juge le personnage « un peu ridicule » en raison de sa prétention.

« Ces gens se déshonorent », réagit-il.

L’amiral ne conteste pourtant pas l’intérêt de porter cette période à l’écran. Dans une France traversée par les incertitudes, il comprend que le cinéma puisse chercher à remettre en lumière des hommes prêts à se battre pour leur pays.

Ce qu’il regrette, c’est une histoire trop largement centrée sur De Gaulle, au détriment de ceux qui ont également contribué à la victoire.

« Pas un mot sur de Lattre, sur Juin, sur Monsabert… », déplore-t-il.

À ses yeux, les rivalités politiques prennent une place excessive, tandis que les succès de l’armée d’Afrique, rééquipée grâce aux négociations de Giraud avec Roosevelt, demeurent insuffisamment représentés.

« Ce film ne constitue en rien une œuvre à caractère historique », tranche l’amiral, regrettant que le récit n’ait pas davantage montré « l’union des forces dissidentes face à Vichy et à l’ennemi ! »

Les honneurs de la République, puis l’oubli

Lorsque Henri Giraud s’éteint en mars 1949, la République lui rend pourtant un hommage solennel.

Des obsèques nationales sont organisées en présence du président Vincent Auriol. Le général est ensuite inhumé aux Invalides. Charles de Gaulle lui-même vient se recueillir devant sa dépouille.

Un dernier hommage qui contraste avec la place que ses descendants estiment aujourd’hui accordée à cet homme dans l’histoire de la Libération.

Près de quatre-vingts ans plus tard, l’amiral Hervé Giraud et son frère poursuivent ainsi le même combat : rappeler que la victoire de 1945 ne fut pas l’œuvre d’un seul homme, mais celle de nombreux militaires et résistants dont certains noms ont peu à peu quitté la mémoire collective.

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À La Seyne-sur-Mer, l’amiral Hervé Giraud défend la mémoire de son grand-père, longtemps éclipsé par le général de Gaulle. Alors que Thierry Lhermitte lui prête ses traits dans La Bataille de Gaulle, la famille entend rappeler le rôle décisif de ce chef militaire dans la victoire alliée. Entre exploits, rivalités politiques et tragédie familiale, retour sur un destin hors du commun.

À La Seyne-sur-Mer, sa silhouette est familière des cérémonies patriotiques. L’uniforme impeccable, le port droit, l’amiral Hervé Giraud salue les drapeaux, écoute attentivement les discours et s’autorise parfois à ne pas applaudir. Derrière cette réserve se cache une histoire familiale intimement liée à celle de la France.

Son grand-père, le général Henri Giraud, fut l’un des principaux chefs militaires français de la Seconde Guerre mondiale. Soutenu par les Américains, un temps associé au pouvoir avec Charles de Gaulle, il a progressivement disparu du grand récit national de la Libération.

Après quarante années passées dans la Marine nationale, son petit-fils entend aujourd’hui rétablir ce qu’il considère comme une injustice historique. Un combat également porté par son frère, Henri-Christian Giraud, auteur de Giraud, l’autre Libérateur, récemment paru aux éditions du Cerf. Fruit de cinquante années de recherches, l’ouvrage propose une véritable « contre-Histoire de France ».

Une évasion digne d’un roman

En 1940, le général Henri Giraud tombe aux mains des Allemands. Enfermé dans la forteresse de Königstein, il prépare patiemment son évasion. Deux ans plus tard, à 63 ans, il descend une muraille de quarante mètres à l’aide d’une corde fabriquée avec des ficelles de colis et renforcée de fil téléphonique. Un exploit qui lui permet de retrouver la liberté.

Le 6 novembre 1942, il quitte clandestinement la France depuis une plage du Lavandou pour rejoindre les Alliés en Afrique du Nord. À Casablanca, il négocie directement avec le président américain Franklin Roosevelt le réarmement des forces françaises.

Cette armée reconstituée contribue ensuite à la victoire en Tunisie, à la libération de la Corse, à la campagne d’Italie et au débarquement de Provence.

Pour l’amiral Hervé Giraud, c’est là que réside la véritable grandeur de son grand-père : « Avoir refait une armée moderne. »

Il évoque notamment le défilé de Tunis du 20 mai 1943 : « Les deux généraux qui sont sur la tribune, côte à côte, c’est Eisenhower et Giraud. »

Et résume sa conviction en une formule : « C’est à l’armée que la France doit de figurer à la table des vainqueurs. Pas aux discours, si brillants fussent-ils. »

Pétain, une confiance rapidement brisée

L’itinéraire du général n’échappe toutefois pas aux controverses. Après son évasion, au printemps 1942, il rencontre le maréchal Pétain, dont il espère encore qu’il prépare secrètement le redressement du pays.

« Comme presque tout le monde à l’époque, mon grand-père pensait que Pétain faisait le dos rond, qu’il absorbait le choc pour permettre à la France de se relever », explique son petit-fils.

Mais le ralliement de Giraud aux Alliés, quelques mois plus tard, provoque une rupture définitive. Pétain le prive de ses droits civiques et ordonne à l’armée d’Afrique de ne pas reconnaître son autorité.

« Traiter Giraud de vichyste comme certains s’emploient à le faire est donc parfaitement indécent », estime l’amiral.

Le bilan politique du général demeure néanmoins complexe. En mars 1943, il annonce l’abrogation des lois raciales de Vichy, mais refuse parallèlement de rétablir immédiatement la citoyenneté française des Juifs d’Algérie, supprimée en 1940 avec l’abrogation du décret Crémieux. Cette décision, justifiée à l’époque par une volonté d’égalité entre les populations, suscite de vives oppositions. Les droits des Juifs d’Algérie seront finalement rétablis en octobre 1943.

« Il nous en reste combien ? »

Derrière les rivalités militaires et politiques se joue également un drame familial.

Selon son petit-fils, Hitler avait personnellement ordonné l’élimination du général. Ne pouvant l’atteindre, les nazis s’en prennent à ses proches, arrêtés et livrés aux Allemands avec la complicité d’hommes de Vichy.

Quinze membres de la famille Giraud sont déportés, parmi lesquels son épouse Céline, trois de leurs filles et sept petits-enfants.

Renée, l’une de ses filles, meurt en Allemagne, laissant quatre enfants orphelins.

Lorsque le général retrouve enfin son épouse, une question terrible résume à elle seule l’angoisse de ces années : « Il nous en reste combien ? »

Céline Giraud survit à la déportation. Elle rentre en France en avril 1945, accompagnée de deux de ses filles et de sept petits-enfants.

De Gaulle et Giraud, une rivalité devenue historique

En juin 1943, Henri Giraud et Charles de Gaulle prennent conjointement la direction du Comité français de la Libération nationale. Mais leur association est de courte durée. De Gaulle consolide progressivement son autorité politique, jusqu’à écarter son rival en 1944.

Pour l’amiral Hervé Giraud, cette éviction marque le début d’un effacement mémoriel : « Les victoires de Giraud ont servi de socle aux discours de De Gaulle. »

S’appuyant notamment sur les travaux de l’historien Charles G. Cogan, il évoque une « appropriation » et va jusqu’à dénoncer un « rapt historique ».

Son frère développe dans son ouvrage une autre lecture des désaccords entre les deux hommes. Selon lui, leur opposition dépassait les ambitions personnelles pour toucher à l’avenir géopolitique de l’Europe.

Henri Giraud aurait privilégié, à l’instar de Churchill, une progression alliée depuis l’Italie vers l’Europe centrale afin de devancer l’Armée rouge. De Gaulle aurait, à l’inverse, soutenu une stratégie plus favorable aux intérêts soviétiques.

L’amiral cite à ce propos une phrase attribuée au chef de la France libre en 1942 : « J’espère que les Russes seront à Berlin avant les Américains. »

Il rappelle également l’entrée de ministres communistes au gouvernement en 1944, puis en 1945, parmi lesquels Maurice Thorez, qui avait déserté en 1939. Des hommes « qui revendiquaient le titre de staliniens ! », souligne-t-il.

Cette interprétation des choix stratégiques et politiques de De Gaulle reste discutée par les historiens. Elle illustre néanmoins la profondeur du différend mémoriel qui anime aujourd’hui les descendants du général Giraud.

Thierry Lhermitte, une interprétation qui ne passe pas

La représentation du général dans La Bataille de Gaulle, d’Antonin Baudry, a ravivé ces blessures.

Thierry Lhermitte y incarne Henri Giraud, mais son interprétation est loin d’avoir convaincu le petit-fils du militaire. L’amiral lui reproche de donner de son grand-père une image caricaturale, renforcée par les déclarations de l’acteur, qui juge le personnage « un peu ridicule » en raison de sa prétention.

« Ces gens se déshonorent », réagit-il.

L’amiral ne conteste pourtant pas l’intérêt de porter cette période à l’écran. Dans une France traversée par les incertitudes, il comprend que le cinéma puisse chercher à remettre en lumière des hommes prêts à se battre pour leur pays.

Ce qu’il regrette, c’est une histoire trop largement centrée sur De Gaulle, au détriment de ceux qui ont également contribué à la victoire.

« Pas un mot sur de Lattre, sur Juin, sur Monsabert… », déplore-t-il.

À ses yeux, les rivalités politiques prennent une place excessive, tandis que les succès de l’armée d’Afrique, rééquipée grâce aux négociations de Giraud avec Roosevelt, demeurent insuffisamment représentés.

« Ce film ne constitue en rien une œuvre à caractère historique », tranche l’amiral, regrettant que le récit n’ait pas davantage montré « l’union des forces dissidentes face à Vichy et à l’ennemi ! »

Les honneurs de la République, puis l’oubli

Lorsque Henri Giraud s’éteint en mars 1949, la République lui rend pourtant un hommage solennel.

Des obsèques nationales sont organisées en présence du président Vincent Auriol. Le général est ensuite inhumé aux Invalides. Charles de Gaulle lui-même vient se recueillir devant sa dépouille.

Un dernier hommage qui contraste avec la place que ses descendants estiment aujourd’hui accordée à cet homme dans l’histoire de la Libération.

Près de quatre-vingts ans plus tard, l’amiral Hervé Giraud et son frère poursuivent ainsi le même combat : rappeler que la victoire de 1945 ne fut pas l’œuvre d’un seul homme, mais celle de nombreux militaires et résistants dont certains noms ont peu à peu quitté la mémoire collective.

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