Ils ne sont plus que trois à exercer le métier au Brusc. À la fin du XIXe siècle, les pêcheurs se comptaient encore par dizaines. Confrontés aux dégâts provoqués par les « marsouins » dans leurs filets, ils avaient imaginé une solution pour le moins radicale : faire intervenir la Marine nationale. Une étonnante bataille dont les archives conservent la trace.
Aujourd’hui, les pointus font partie du paysage du Brusc, rappelant le passé maritime de ce petit port. Mais la pêche y représentait autrefois une activité économique essentielle, faisant vivre de nombreuses familles. Selon un historique publié par L’Encre de Mer, la prud’homie du Brusc comptait 45 pêcheurs lors de son rétablissement, en 1871. Ils ne sont plus que trois professionnels aujourd’hui.
À une époque où chaque sortie en mer contribuait directement aux revenus du foyer, les dégâts occasionnés aux filets pouvaient avoir de lourdes conséquences. Non seulement les pêcheurs perdaient une partie de leurs prises, mais ils devaient également consacrer du temps et de l’argent à la réparation de leur matériel.
En 1882, les pêcheurs appellent la Marine à la rescousse
Le 27 mars 1882, les patrons pêcheurs du Brusc entreprennent une démarche surprenante : ils suggèrent de mobiliser des bâtiments militaires pour éliminer les « marsouins » responsables des dommages causés à leurs filets. Cette initiative est rapportée par l’historien Henri Ribot, à partir des travaux de Lucien Patania et Jacques Guillaume consacrés à l’histoire des prud’homies varoises.
Mais de quels animaux parlait-on exactement ? Comme le précise l’historien Émilien Réveillon, le mot « marsouin » était autrefois employé assez largement par les pêcheurs pour désigner plusieurs espèces de petits cétacés, notamment les dauphins. Impossible, dès lors, de déterminer avec certitude quelle espèce était visée dans cette affaire.
De Bandol à Cassis, la mobilisation s’organise
Près d’un quart de siècle plus tard, les difficultés persistent. Le 1er mai 1906, Marius Bonnegrace, premier prud’homme de Bandol, prend l’initiative de réunir les professionnels du littoral. Il écrit aux prud’homies du Brusc, de Sanary, de La Ciotat et de Cassis pour dénoncer « les grandes bandes de marsouins qui dévorent continuellement nos filets ». Il propose une rencontre à Bandol afin d’organiser une démarche commune auprès des autorités.
Dix jours plus tard, le 11 mai, il s’adresse directement à l’administrateur des Affaires maritimes de Toulon. Sa requête est explicite : obtenir l’intervention d’un torpilleur pour chasser les cétacés sur toute la portion de côte comprise entre Cassis et le Brusc.
Derrière cette demande spectaculaire se cache une préoccupation bien plus terre à terre : permettre aux familles de continuer à vivre du produit de leur pêche.
Des mitrailleuses et des canons contre les cétacés
A-t-on réellement envoyé un navire de guerre au large du Brusc ? Les documents permettant de confirmer la suite donnée à ces requêtes restent à retrouver. En revanche, de telles opérations ont bel et bien existé sur les côtes varoises.
Les historiens Daniel Faget et Laurence Le Diréach ont notamment documenté l’utilisation de torpilleurs stationnés à Toulon, dont les équipages faisaient usage de mitrailleuses et de canons contre les cétacés. Avant la Première Guerre mondiale, des fusils militaires réformés furent également remis aux pêcheurs pour leur permettre de lutter contre ces animaux.
L’idée ne disparaît pas avec le temps. En 1929, le conseil général du Var envisage même l’acquisition de huit petites vedettes spécialement affectées à cette chasse. Les revendications en faveur de la destruction des cétacés se prolongeront jusque dans les années 1950.
Depuis, les mentalités ont profondément changé. Les dauphins, longtemps considérés comme des concurrents menaçant les ressources des pêcheurs, sont devenus des animaux emblématiques de la Méditerranée, appréciés et protégés. L’historien Émilien Réveillon a notamment étudié cette évolution à Saint-Tropez, où la fascination grandissante pour ces mammifères marins a progressivement coexisté avec les plaintes des professionnels concernant leurs filets.
Une histoire qui rappelle combien le rapport entre les hommes et la mer a changé en un peu plus d’un siècle. Et combien, derrière les paysages paisibles du Brusc, se cachent parfois des épisodes insoupçonnés de la vie du port.







