Il nous a quittés la semaine dernière.
Bernard Phane, illusionniste et hypnotiseur d’une autre époque, laisse derrière lui une carrière hors normes qui aura marqué autant les scènes que les esprits. Nous l’avions rencontré à de nombreuses reprises. À chaque échange, l’homme captivait autant par ses récits que par la frontière trouble qu’il explorait entre spectacle et science.
Une vie consacrée à repousser les limites
Pendant près de soixante-dix ans, Bernard Phane n’a cessé de repousser les frontières de l’illusion. Très jeune déjà, il plonge dans cet univers.
« C’est à l’âge de 5 ans que j’ai assisté à mon premier show de magie. Mes parents possédaient un hôtel et recevaient le magicien Maurice Chevalier plusieurs fois par mois. Toutes les fins de semaine, entre les quatre murs de l’affaire familiale, l’artiste de talent qu’il était me faisait des démonstrations. Deux ans plus tard, quand j’ai été en âge, j’ai appris mon premier tour, celui de l’œuf et du sac, que je reproduis encore sur scène aujourd’hui, près de soixante-dix ans plus tard. »
Au fil des décennies, il multiplie les expériences spectaculaires, s’attirant une reconnaissance bien au-delà des frontières françaises. Son nom apparaît dans des médias internationaux, il partage également l’écran à plusieurs reprises avec Jacques Pradel.

Le Castellet, l’expérience qui a marqué sa vie
Mais s’il ne fallait retenir qu’un moment, Bernard Phane évoquait souvent celui du circuit du Castellet. Une expérience qui, à ses yeux, résumait tout.
Dans les années de Guerre froide, les États-Unis comme l’URSS s’intéressent de près aux capacités de l’esprit humain. Télépathie, télékinésie, perception à distance : ces sujets fascinent autant qu’ils inquiètent. C’est dans ce contexte que Bernard Phane imagine un numéro radical : « le freinage de la mort ».
Sur le circuit Paul-Ricard, un cascadeur prend le volant d’une voiture lancée à vive allure, les yeux entièrement bandés. Le principe repose sur une idée simple et vertigineuse : guider ses actions à distance, par suggestion mentale, pour lui permettre d’enchaîner plusieurs tours avant de s’arrêter, au dernier moment, juste devant l’hypnotiseur.
Le début fonctionne. Le pilote suit la trajectoire. Le public retient son souffle.
Puis vient le moment du freinage.
Trop tard.
L’impact est violent. Bernard Phane est percuté et transporté aux urgences. L’expérience aurait pu s’arrêter là. Elle devient au contraire fondatrice dans son parcours.

« Cette erreur a prouvé à tout le monde qu’il n’y avait pas de truc. En réalité, ça m’a apporté du crédit. »
Pour lui, cet accident venait confirmer ce qu’il défendait depuis toujours : l’absence de supercherie, au prix d’un risque bien réel. L’histoire dépasse rapidement les frontières. Elle circule, intrigue, alimente les fantasmes d’une époque fascinée par les pouvoirs de l’esprit.
Des expériences troublantes :
Parmi les démonstrations qui ont marqué les esprits, certaines restent encore difficiles à expliquer. Bernard Phane nous avait notamment confié une expérience menée dans les années 1960, lors d’une conférence organisée devant un parterre officiel — un de ces récits qu’il racontait avec un sens certain du détail.
« J’ai d’abord mis le chef de caisse de la banque en situation d’hypnose puis je lui ai expliqué que je viendrai plus tard à la banque avec une mallette bleue. Et lorsque je poserais sur son comptoir cette dernière, il irait me la remplir de billets. Dix jours après, nous avons convoqué la presse écrite et la télévision. Je suis entrée dans la banque seule et en sortant le commissaire de police m’attendait. Il y avait bien 40 000 anciens francs en petites coupures dans la mallette. La stupéfaction a été telle, que le Préfet du Var présent a demandé un embargo sur l’information. Les journalistes sont repartis bredouilles, et les officieux avec une nouvelle crainte. »
Racontée ainsi, avec précision, l’histoire fascinait autant qu’elle interrogeait, laissant à chacun le soin d’en tirer ses propres conclusions.
Entre spectacle et malaise :
Sur scène, Bernard Phane avançait toujours sur une ligne étroite.
« L’hypnose ce n’est pourtant pas de la magie. C’est une science qui a une méthodologie. Je n’ai aucun super-pouvoir. »
Mais certaines expériences lui laisseront un souvenir plus amer.
« Sur scène, j’ai parfois fait faire des choses folles comme demander à quelqu’un de me signer un chèque en blanc ! J’ai aussi eu un regret un jour, j’ai suggéré à une dame qu’elle allait avoir une grande envie d’uriner jusqu’à ce qu’elle retourne à sa place. Je n’ai pas eu le temps de finir ma phrase que devant une salle comble, elle s’est fait dessus. Sur scène et debout. Le public était hilare mais moi terriblement gêné. »
Derrière le spectacle, il y avait toujours cette conscience des limites.
Une approche revendiquée comme scientifique :
Toute sa vie, Bernard Phane aura tenté de se détacher des interprétations mystiques.
« Je crois que l’hypnose peut soulager les âmes, alors je pratique aussi à côté du show. Un jour j’ai permis à une mère qui avait perdu un enfant de revivre des souvenirs avec grâce à son inconscient. Le bruit avait couru le lendemain que je faisais tourner les tables et que j’avais rendu l’enfant à sa mère. Ça m’avait mis en rogne. On ne joue pas avec ces choses-là, et je n’ai aucun contact avec l’au-delà. Je préfère définir ma pratique comme une discipline scientifique encore peu connue, idem quand je fais de la télékinésie plutôt que de faire croire que j’ai accès à un monde inconnu. »
Une position qu’il n’aura jamais reniée.
Avec sa disparition, c’est une figure singulière qui s’éteint.
Un homme qui n’aura jamais cessé d’explorer, quitte à se mettre en danger, les capacités de l’esprit humain sans jamais accepter qu’on les réduise à de simples illusions.














