Bientôt un an que Christiane Giordano a disparu. Mais à Six-Fours, l’histoire qu’elle avait contribué à bâtir avec son mari Gaby continue de vivre. Créée en 1983, l’Amicale des rapatriés d’Afrique du Nord rassemble encore près d’un millier d’adhérents. Une association née du déracinement, devenue au fil des décennies un lieu de rencontres, de souvenirs et désormais de transmission.
Christiane Giordano, beaucoup se souviennent de son accent, de son sourire et de cette facilité qu’elle avait à aller vers les autres. Derrière cette personnalité chaleureuse se cachait pourtant une histoire marquée, comme celle de nombreuses familles rapatriées, par les derniers mois de l’Algérie française et un départ précipité vers la métropole.
Sa fille Joëlle en porte elle-même un épisode dont elle ne peut avoir aucun souvenir : elle n’avait alors que 18 mois.
À Alger, dans les semaines de violences qui entourent notamment la fusillade de la rue d’Isly, le 26 mars 1962, un proche de la famille tient la petite fille dans ses bras lorsque des coups de feu éclatent. L’homme se retourne pour la protéger. Il est mortellement touché. Joëlle, elle, est indemne.
Pour la famille Giordano, ce drame accélère le départ. Christiane a 19 ans, Gaby 26 lorsqu’ils quittent l’Algérie. De l’autre côté de la Méditerranée, tout reste à construire.

Une nouvelle vie à Six-Fours
C’est place des Poilus que la famille pose ses valises. Christiane travaille sur les marchés et trouve rapidement sa place dans la vie six-fournaise. Elle échange, plaisante, crée des liens. Mais derrière cette nouvelle existence, les souvenirs d’Algérie restent présents.
En 1983, Christiane et Gaby participent à la création de l’Amicale six-fournaise des rapatriés d’Afrique du Nord. L’objectif est alors autant de se retrouver que de conserver une mémoire commune. Pour certains membres, l’association devient aussi un endroit où raconter, parfois pour la première fois, des événements longtemps gardés pour soi.
Plus de six décennies après l’exode, ce sont souvent des images très simples qui remontent à la surface. Celles que l’on a vues avec des yeux d’enfant.
La guerre racontée à hauteur d’enfant
Une consigne revient ainsi dans plusieurs témoignages : rester loin des fenêtres lorsque les tirs éclatent.
Gérard Lopez sait pourquoi. Dix jours avant la fusillade de la rue d’Isly, son père Joseph se trouve dans le salon de l’appartement familial, à Bab El-Oued, lorsqu’une balle perdue l’atteint à l’artère fémorale.
Cette nuit-là, la famille se réfugie dans les toilettes. « C’était la seule pièce de la maison qui n’avait pas un mur qui donnait sur l’extérieur », se souvient-il.
Brigitte Gimenez n’a que cinq ans lorsqu’elle arrive en métropole avec sa famille et s’installe à Ollioules. Parmi les souvenirs transmis par ses proches, elle raconte celui d’une voisine qui, apprenant l’arrivée de rapatriés dans l’immeuble, aurait accroché un drapeau du FLN à sa fenêtre. Sa mère conservera longtemps une appréhension au moment d’ouvrir ses volets.
Lucie Jérôme, elle, a 14 ans lorsqu’elle débarque à Marseille. Une image demeure : celle d’une banderole sur laquelle elle se souvient avoir lu « Pieds-noirs à la mer ».
Son frère, alors étudiant en médecine, effectue la traversée sur un autre bateau. À son arrivée, raconte-t-elle, il est interpellé avec d’autres jeunes hommes, soupçonnés d’appartenir à l’OAS, avant d’être conduit à la prison des Baumettes. Dans les souvenirs familiaux demeure une scène saisissante : celle du jeune étudiant passant un examen menotté.
Faire vivre la mémoire sans s’y enfermer

Si l’Amicale a permis aux rapatriés de se retrouver, elle a aussi choisi très tôt de s’ouvrir à ceux qui ne partageaient pas cette histoire. Une évolution qui a profondément transformé l’association : aujourd’hui, parmi son millier d’adhérents, les Métropolitains sont plus nombreux que les rapatriés eux-mêmes.
Membre du bureau depuis plusieurs décennies, Gérard Lopez résume cet esprit à sa manière : « Les rapatriés ont le soleil dans le cœur. Ils vont facilement vers les autres. »
La pétanque, la danse en ligne et les nombreuses activités organisées au fil de l’année ont ainsi pris le relais des seules rencontres mémorielles. L’Amicale est devenue un lieu de sociabilité où plusieurs générations et plusieurs histoires se côtoient.
Une nouvelle étape se prépare désormais. En janvier, Joëlle doit prendre la présidence de l’association fondée par ses parents.
Une promesse faite d’abord à son père, sur son lit de mort. Quelques jours avant de disparaître à son tour, Christiane lui avait encore demandé si elle accepterait bien de poursuivre l’aventure.
Pour Joëlle, reprendre le flambeau revient presque à prolonger une histoire familiale. Avec son frère, elle a grandi au rythme de l’Amicale. « Mes parents disaient toujours qu’ils avaient trois enfants : mon frère, moi et l’association. »
Le bureau a accueilli sa future présidence comme la continuité d’une aventure commencée plus de quarante ans auparavant.
Jacky Giordano, les souvenirs d’un jeune militaire
Dans la famille Giordano, la fin de la guerre d’Algérie a laissé d’autres traces. Jacky, le frère de Christiane, est alors un jeune militaire. Neuf de ses compagnons, raconte-t-il, perdent la vie durant le conflit.
Après les accords d’Évian, il dit avoir été envoyé en Allemagne, dans un camp disciplinaire, les autorités le soupçonnant, comme d’autres soldats, de sympathies envers l’OAS.
Mais parmi tous ses souvenirs, l’un occupe une place particulière. Au moment du départ d’Algérie, Jacky raconte avoir participé avec plusieurs frères d’armes à l’évacuation clandestine de harkis, cachés dans la soute d’un avion afin de leur permettre de rejoindre la métropole.
Plus de soixante ans après, il revendique toujours ce geste avec émotion : « Ils avaient combattu pour la France. Je ne pouvais pas accepter l’idée de les savoir se faire égorger. »
Un autre épisode lui est resté en mémoire. Lors d’une visite du général de Gaulle sur la base où il était affecté, Jacky affirme que les militaires rapatriés avaient été consignés dans leurs chambres. Selon son souvenir, les autorités redoutaient qu’ils interpellent vivement le chef de l’État.
Autant de récits individuels que le temps aurait pu disperser. À Six-Fours, l’Amicale les rassemble depuis plus de quarante ans. Et avec l’arrivée prochaine de Joëlle à sa tête, ce sont désormais les enfants de cette histoire qui commencent à en assurer la transmission.








