Aperçue cette semaine lors des commémorations de la Libération à Six-Fours puis à La Seyne, cette imposante djellaba n’est pas un simple costume de reconstitution. Portée par Bernard Gianelli, membre de GMC, elle a appartenu à un ancien goumier marocain. Son histoire rappelle celle de ces combattants venus du Maroc qui participèrent aux campagnes de libération de la France.
Au milieu des uniformes, des casques et des véhicules militaires d’époque, elle ne passe pas inaperçue. Lors des commémorations du 82e anniversaire de la Libération à Six-Fours puis à La Seyne, Bernard Gianelli défile vêtu d’une longue djellaba de laine. Une tenue inhabituelle dans l’imaginaire collectif de la Seconde Guerre mondiale, mais qui raconte pourtant une partie essentielle de son histoire.
Bernard, membre de l’association GMC Military, est passionné de reconstitution historique. Et cette fois, il ne porte pas seulement un costume reproduisant celui d’un soldat de 1944. La djellaba qu’il conserve précieusement lui a été offerte par la famille d’un ancien combattant marocain.
Ces soldats en djellaba qui combattaient pour la France
Cette silhouette était celle des goumiers marocains. Recrutés au Maroc, alors sous protectorat français, ces hommes étaient organisés en « goums », plusieurs goums constituant un tabor, une formation comparable à un bataillon.
Beaucoup venaient de régions rurales et montagneuses. Leur connaissance des terrains accidentés et leur capacité à progresser là où les unités conventionnelles éprouvaient davantage de difficultés contribuèrent à leur réputation de combattants redoutables.
Et au milieu des uniformes militaires classiques, ils conservaient un élément immédiatement reconnaissable : leur djellaba de laine à capuchon, inspirée du vêtement traditionnel marocain.
Leur statut fut longtemps particulier. D’abord considérés comme des supplétifs avant leur intégration comme troupes régulières, les goumiers ne doivent pas être confondus avec les tirailleurs marocains, algériens ou tunisiens. Mais sur le terrain, leur engagement les conduit sur quelques-uns des fronts majeurs de la guerre.
De la Corse à l’Italie, avant la Provence
Tunisie, Sicile, Corse, Italie, France puis Allemagne : entre 1942 et 1945, les goumiers parcourent des milliers de kilomètres.
En septembre 1943, le 2e Groupe de tabors marocains participe notamment aux combats pour la libération de la Corse. Les goumiers s’illustrent dans les montagnes et particulièrement autour du col de Teghime, position stratégique ouvrant la route de Bastia.
La Corse devient le premier département métropolitain français libéré. Les pertes sont lourdes parmi les combattants marocains.
Quelques mois plus tard, on les retrouve en Italie, notamment lors des terribles combats du Garigliano, où leur aptitude à évoluer en montagne est particulièrement utilisée. Puis vient la France.
Après le débarquement de Provence d’août 1944, les trois Groupes de tabors marocains sont notamment engagés dans les opérations conduisant à Marseille. Ils progressent par les reliefs entourant la ville et participent aux combats qui conduisent à sa libération.
Cette présence donne aujourd’hui une résonance particulière à la djellaba portée dans les cortèges varois : 82 ans après la Libération, la silhouette des goumiers réapparaît à quelques dizaines de kilomètres des lieux où ils combattirent en août 1944.
Tout commence par un appel pour une stèle

Mais Bernard Gianelli n’a pas acheté sa djellaba dans une boutique spécialisée.
Son histoire commence quelques années auparavant, presque par hasard, devant un écran d’ordinateur. En parcourant Internet, le passionné tombe sur un message publié par le fils d’un ancien combattant marocain, présenté par sa famille sous le nom de Sami Ali.
L’homme serait entré très jeune dans l’armée et aurait fait partie de cette génération de combattants marocains engagés sous les couleurs françaises. Son fils cherche alors à réunir environ 250 euros afin de faire ériger une stèle en mémoire de son père dans son village natal.
Bernard décide de participer et envoie 100 euros.
« J’ai simplement voulu donner un coup de main. C’était ma façon de rendre hommage. »
Pour lui, l’histoire aurait pu s’arrêter là.
Quelques semaines plus tard, un colis arrive
Mais quelque temps après son don, Bernard reçoit un paquet en provenance du Maroc. À l’intérieur, le fils de l’ancien combattant a glissé un cadeau pour le remercier.
La djellaba de son père.
Un objet familial chargé d’une histoire que Bernard n’avait évidemment pas imaginé recevoir en envoyant ses 100 euros.
Depuis, il en est devenu le dépositaire. Et plutôt que de la laisser enfermée dans une armoire, il a choisi de la porter lors des commémorations auxquelles participe GMC.
C’est ainsi qu’elle s’est retrouvée dans les rues de Six-Fours puis de La Seyne cette semaine, au milieu des véhicules d’époque et des uniformes reproduisant ceux des libérateurs.
« C’était ma façon de rendre hommage », répète Bernard à propos de son geste initial. La famille, elle, semble avoir voulu lui confier en retour une part très concrète de cette mémoire.
En 2013, Hollande rend hommage aux goumiers en Corse
Un autre élément de l’histoire racontée par la famille renvoie à un épisode bien documenté.
Le 4 octobre 2013, François Hollande se rend à Bastia pour célébrer le 70e anniversaire de la Libération de la Corse. Plusieurs anciens goumiers marocains sont présents et sept vétérans sont décorés de la Légion d’honneur.
Dans son discours, le président de la République rappelle alors ce que la France doit à ces combattants : « Je salue les anciens goumiers marocains qui sont parmi nous. » Il évoque également les hommes morts lors de la campagne de Corse.
Le parcours individuel de Sami Ali et sa présence parmi les hommes distingués en 2013 restent toutefois à documenter précisément dans les archives disponibles. Une prudence nécessaire qui n’enlève rien à l’histoire plus générale des goumiers et à leur participation aux combats de la Libération.
Une armée de la Libération venue aussi d’Afrique
Car derrière cette djellaba se cache une réalité parfois moins présente dans les représentations populaires de 1944.
La France n’a pas été libérée uniquement par les soldats américains, britanniques, résistants et Français métropolitains. Une partie considérable de l’armée française qui remonte le territoire en 1944 vient d’Afrique du Nord et de l’empire colonial.
Tirailleurs, spahis, goumiers et autres unités de l’armée d’Afrique participent aux campagnes qui conduisent jusqu’en Allemagne.
Les goumiers acquièrent une réputation militaire considérable. Entre 1942 et 1945, leurs unités obtiennent 17 citations collectives à l’ordre de l’armée et neuf à l’ordre du corps d’armée. Sur leur drapeau figurent encore les noms des campagnes traversées : Tunisie 1942-1943, Sicile 1943, Corse 1943, Italie 1944, France 1944-1945 et Allemagne 1945.
82 ans après, elle défile toujours
Voilà pourquoi, parmi tous les uniformes aperçus lors des commémorations de Six-Fours et de La Seyne, cette djellaba raconte peut-être une histoire différente.
Elle rappelle des hommes venus du Maroc, certains très jeunes, qui ont quitté leur pays pour combattre à des milliers de kilomètres de chez eux. Elle raconte aussi la Corse, les montagnes italiennes et les combats de la campagne de France.
Mais elle raconte surtout une transmission beaucoup plus intime.
Un fils voulait réunir quelques centaines d’euros pour honorer son père. À plusieurs milliers de kilomètres de là, un passionné varois lui a envoyé 100 euros sans rien demander en retour. Le fils lui a répondu en lui confiant la djellaba paternelle.
Plus de huit décennies après la guerre, le vêtement d’un ancien goumier marocain continue ainsi de défiler lors des anniversaires de la Libération en Provence.
Et lorsqu’il marche dans les rues de Six-Fours ou de La Seyne, Bernard Gianelli ne porte finalement pas seulement un uniforme. Il porte la mémoire d’un homme et, avec elle, celle de milliers de combattants marocains que les cérémonies de la Libération permettent aussi de ne pas oublier.









