33.2 C
Toulon
samedi 18 juillet 2026
KAMBA-12
previous arrow
next arrow

La femme qui déchiffre le passé de La Seyne

Une bénévole décrypte depuis plus de vingt ans les écritures anciennes des archives municipales, révélant anecdotes oubliées, décisions politiques et scènes de la vie quotidienne.

Une passion pour faire parler les manuscrits

Chaque semaine, les mêmes gestes se répètent dans les locaux des Archives municipales. Devant un imposant registre rédigé à la plume, Mireille Bailet avance ligne après ligne, déchiffrant une écriture parfois déroutante. Les lettres changent de forme, les orthographes varient, le provençal apparaît au détour d’une phrase. Un travail minutieux qui demande patience et expérience.

Ancienne professeure d’italien au lycée Beaussier, elle s’est spécialisée dans la paléographie, la discipline qui consiste à lire et transcrire les écritures anciennes. Depuis le début des années 2000, elle consacre une partie de son temps libre à cette mission. Huit volumes de transcription ont déjà vu le jour.

« Le plus difficile, c’est souvent à la fin des séances d’écriture. On sent que le rédacteur est fatigué : son écriture se dégrade et le texte devient beaucoup plus compliqué à lire », sourit-elle.

Au fil des pages surgissent également des mots tombés dans l’oubli. Parmi eux, celui de mandianesse, qui désignait les femmes chargées d’annoncer aux habitants que le four communal était suffisamment chaud pour cuire le pain.

Quand les archives rectifient les souvenirs

Les registres de délibérations communales constituent une véritable mémoire de la ville. Ils consignent les décisions des consuls, les dépenses, les travaux, les conflits, les élections ou encore les crises sanitaires. Mais ils permettent aussi de comprendre comment certaines traditions se sont transformées au fil des siècles.

Mireille Bailet cite l’exemple de la chapelle des Mouissèques. Les textes du XVIIIe siècle évoquent l’édification d’une chapelle après la grande peste de 1720, à proximité du lieu où furent enterrées de nombreuses victimes. L’édifice est alors dédié aux Âmes du Purgatoire. Avec le temps, la mémoire collective fait évoluer cette appellation jusqu’à donner naissance au nom aujourd’hui bien connu de « chapelle des Morts ».

Des préoccupations qui n’ont pas tant changé

À la lecture des délibérations, certains sujets semblent traverser les siècles.

Le port revient sans cesse dans les débats municipaux. Pendant plusieurs décennies, les élus discutent de son approfondissement, des projets d’aménagement, des devis jugés trop élevés ou encore des propositions des ingénieurs. Un dossier qui occupe les conseils pendant près de quarante ans.

Les archives évoquent également les canalisations des fontaines régulièrement endommagées, les chemins rendus impraticables après les intempéries ou encore les difficultés financières de la commune.

« On ne parle jamais de canicule comme aujourd’hui, mais la sécheresse est déjà une véritable préoccupation », souligne Mireille Bailet.

À cette époque, les marges de manœuvre sont réduites : les impôts dus au roi doivent être réglés avant toute autre dépense locale, laissant peu de ressources pour les projets communaux.

École, santé : des arbitrages déjà complexes

Les registres racontent aussi les décisions du quotidien.

Ils retracent notamment la création d’un poste de maître d’école. Quelques années plus tard, les élus envisagent d’ouvrir une école destinée aux jeunes filles avec une institutrice. Le projet est finalement abandonné, faute de moyens, et disparaît ensuite totalement des délibérations.

Même difficulté concernant le médecin chargé de soigner gratuitement les plus démunis à la Maison de la Miséricorde. Après les grandes épidémies, celui-ci réclame une augmentation, expliquant que la diminution du nombre de familles aisées ne lui permet plus de vivre de sa clientèle privée. Il menace de quitter la ville si rien n’est fait. Là encore, les finances municipales empêchent les élus de répondre favorablement à sa demande.

La peste de 1720 racontée au jour le jour

Les registres consacrés aux années 1720 et 1721 offrent un témoignage exceptionnel sur la gestion de la grande peste.

Pour tenter d’empêcher la propagation de la maladie, des gardes sont postés aux entrées de la ville, des barricades sont installées et les habitants des communes voisines, comme Toulon, Ollioules ou La Cadière, ne sont plus autorisés à entrer dans La Seyne. Les maisons suspectées d’abriter des malades sont isolées, les vêtements potentiellement contaminés sont brûlés et les chiens errants sont abattus.

Les archives révèlent aussi les tensions qui gagnent la population. Face à l’augmentation du prix du pain, les boulangers sont accusés de spéculer. Les consuls ouvrent alors des boulangeries sous contrôle municipal et imposent un tarif afin d’éviter une révolte.

Le registre rapporte même cette décision : « Il fallut que les sieurs Consuls fissent distribuer des galettes au public… afin d’empêcher le peuple de se soulever. »

La peur est telle que certains conseillers refusent même de signer les délibérations, persuadés que le simple contact avec le papier pourrait transmettre la maladie.

Une véritable enquête sur l’origine de l’épidémie

Au fil des délibérations, les consuls tentent également de déterminer comment la peste est entrée dans la ville.

Leurs soupçons se portent sur François Gras, marchand toulonnais accusé d’avoir fait circuler des ballots de tissus provenant d’une zone contaminée. Un commerçant seynois, Honoré Barry, est à son tour interrogé. Il nie avoir acheté ces étoffes, mais les autorités restent convaincues que ce commerce est à l’origine de la propagation de la maladie.

Quelques semaines plus tard, François Gras meurt de la peste, tout comme plusieurs membres de sa famille.

Trois siècles après leur rédaction, ces registres continuent ainsi de raconter bien plus que l’histoire administrative de La Seyne : ils dévoilent les inquiétudes, les choix politiques et le quotidien d’une population confrontée aux mêmes défis que ceux qui traversent encore les collectivités d’aujourd’hui.

spot_img
spot_img
KAMBA-12
previous arrow
next arrow

La femme qui déchiffre le passé de La Seyne

Une bénévole décrypte depuis plus de vingt ans les écritures anciennes des archives municipales, révélant anecdotes oubliées, décisions politiques et scènes de la vie quotidienne.

Une passion pour faire parler les manuscrits

Chaque semaine, les mêmes gestes se répètent dans les locaux des Archives municipales. Devant un imposant registre rédigé à la plume, Mireille Bailet avance ligne après ligne, déchiffrant une écriture parfois déroutante. Les lettres changent de forme, les orthographes varient, le provençal apparaît au détour d’une phrase. Un travail minutieux qui demande patience et expérience.

Ancienne professeure d’italien au lycée Beaussier, elle s’est spécialisée dans la paléographie, la discipline qui consiste à lire et transcrire les écritures anciennes. Depuis le début des années 2000, elle consacre une partie de son temps libre à cette mission. Huit volumes de transcription ont déjà vu le jour.

« Le plus difficile, c’est souvent à la fin des séances d’écriture. On sent que le rédacteur est fatigué : son écriture se dégrade et le texte devient beaucoup plus compliqué à lire », sourit-elle.

Au fil des pages surgissent également des mots tombés dans l’oubli. Parmi eux, celui de mandianesse, qui désignait les femmes chargées d’annoncer aux habitants que le four communal était suffisamment chaud pour cuire le pain.

Quand les archives rectifient les souvenirs

Les registres de délibérations communales constituent une véritable mémoire de la ville. Ils consignent les décisions des consuls, les dépenses, les travaux, les conflits, les élections ou encore les crises sanitaires. Mais ils permettent aussi de comprendre comment certaines traditions se sont transformées au fil des siècles.

Mireille Bailet cite l’exemple de la chapelle des Mouissèques. Les textes du XVIIIe siècle évoquent l’édification d’une chapelle après la grande peste de 1720, à proximité du lieu où furent enterrées de nombreuses victimes. L’édifice est alors dédié aux Âmes du Purgatoire. Avec le temps, la mémoire collective fait évoluer cette appellation jusqu’à donner naissance au nom aujourd’hui bien connu de « chapelle des Morts ».

Des préoccupations qui n’ont pas tant changé

À la lecture des délibérations, certains sujets semblent traverser les siècles.

Le port revient sans cesse dans les débats municipaux. Pendant plusieurs décennies, les élus discutent de son approfondissement, des projets d’aménagement, des devis jugés trop élevés ou encore des propositions des ingénieurs. Un dossier qui occupe les conseils pendant près de quarante ans.

Les archives évoquent également les canalisations des fontaines régulièrement endommagées, les chemins rendus impraticables après les intempéries ou encore les difficultés financières de la commune.

« On ne parle jamais de canicule comme aujourd’hui, mais la sécheresse est déjà une véritable préoccupation », souligne Mireille Bailet.

À cette époque, les marges de manœuvre sont réduites : les impôts dus au roi doivent être réglés avant toute autre dépense locale, laissant peu de ressources pour les projets communaux.

École, santé : des arbitrages déjà complexes

Les registres racontent aussi les décisions du quotidien.

Ils retracent notamment la création d’un poste de maître d’école. Quelques années plus tard, les élus envisagent d’ouvrir une école destinée aux jeunes filles avec une institutrice. Le projet est finalement abandonné, faute de moyens, et disparaît ensuite totalement des délibérations.

Même difficulté concernant le médecin chargé de soigner gratuitement les plus démunis à la Maison de la Miséricorde. Après les grandes épidémies, celui-ci réclame une augmentation, expliquant que la diminution du nombre de familles aisées ne lui permet plus de vivre de sa clientèle privée. Il menace de quitter la ville si rien n’est fait. Là encore, les finances municipales empêchent les élus de répondre favorablement à sa demande.

La peste de 1720 racontée au jour le jour

Les registres consacrés aux années 1720 et 1721 offrent un témoignage exceptionnel sur la gestion de la grande peste.

Pour tenter d’empêcher la propagation de la maladie, des gardes sont postés aux entrées de la ville, des barricades sont installées et les habitants des communes voisines, comme Toulon, Ollioules ou La Cadière, ne sont plus autorisés à entrer dans La Seyne. Les maisons suspectées d’abriter des malades sont isolées, les vêtements potentiellement contaminés sont brûlés et les chiens errants sont abattus.

Les archives révèlent aussi les tensions qui gagnent la population. Face à l’augmentation du prix du pain, les boulangers sont accusés de spéculer. Les consuls ouvrent alors des boulangeries sous contrôle municipal et imposent un tarif afin d’éviter une révolte.

Le registre rapporte même cette décision : « Il fallut que les sieurs Consuls fissent distribuer des galettes au public… afin d’empêcher le peuple de se soulever. »

La peur est telle que certains conseillers refusent même de signer les délibérations, persuadés que le simple contact avec le papier pourrait transmettre la maladie.

Une véritable enquête sur l’origine de l’épidémie

Au fil des délibérations, les consuls tentent également de déterminer comment la peste est entrée dans la ville.

Leurs soupçons se portent sur François Gras, marchand toulonnais accusé d’avoir fait circuler des ballots de tissus provenant d’une zone contaminée. Un commerçant seynois, Honoré Barry, est à son tour interrogé. Il nie avoir acheté ces étoffes, mais les autorités restent convaincues que ce commerce est à l’origine de la propagation de la maladie.

Quelques semaines plus tard, François Gras meurt de la peste, tout comme plusieurs membres de sa famille.

Trois siècles après leur rédaction, ces registres continuent ainsi de raconter bien plus que l’histoire administrative de La Seyne : ils dévoilent les inquiétudes, les choix politiques et le quotidien d’une population confrontée aux mêmes défis que ceux qui traversent encore les collectivités d’aujourd’hui.

spot_img

La femme qui déchiffre le passé de La Seyne

Une bénévole décrypte depuis plus de vingt ans les écritures anciennes des archives municipales, révélant anecdotes oubliées, décisions politiques et scènes de la vie quotidienne.

Une passion pour faire parler les manuscrits

Chaque semaine, les mêmes gestes se répètent dans les locaux des Archives municipales. Devant un imposant registre rédigé à la plume, Mireille Bailet avance ligne après ligne, déchiffrant une écriture parfois déroutante. Les lettres changent de forme, les orthographes varient, le provençal apparaît au détour d’une phrase. Un travail minutieux qui demande patience et expérience.

Ancienne professeure d’italien au lycée Beaussier, elle s’est spécialisée dans la paléographie, la discipline qui consiste à lire et transcrire les écritures anciennes. Depuis le début des années 2000, elle consacre une partie de son temps libre à cette mission. Huit volumes de transcription ont déjà vu le jour.

« Le plus difficile, c’est souvent à la fin des séances d’écriture. On sent que le rédacteur est fatigué : son écriture se dégrade et le texte devient beaucoup plus compliqué à lire », sourit-elle.

Au fil des pages surgissent également des mots tombés dans l’oubli. Parmi eux, celui de mandianesse, qui désignait les femmes chargées d’annoncer aux habitants que le four communal était suffisamment chaud pour cuire le pain.

Quand les archives rectifient les souvenirs

Les registres de délibérations communales constituent une véritable mémoire de la ville. Ils consignent les décisions des consuls, les dépenses, les travaux, les conflits, les élections ou encore les crises sanitaires. Mais ils permettent aussi de comprendre comment certaines traditions se sont transformées au fil des siècles.

Mireille Bailet cite l’exemple de la chapelle des Mouissèques. Les textes du XVIIIe siècle évoquent l’édification d’une chapelle après la grande peste de 1720, à proximité du lieu où furent enterrées de nombreuses victimes. L’édifice est alors dédié aux Âmes du Purgatoire. Avec le temps, la mémoire collective fait évoluer cette appellation jusqu’à donner naissance au nom aujourd’hui bien connu de « chapelle des Morts ».

Des préoccupations qui n’ont pas tant changé

À la lecture des délibérations, certains sujets semblent traverser les siècles.

Le port revient sans cesse dans les débats municipaux. Pendant plusieurs décennies, les élus discutent de son approfondissement, des projets d’aménagement, des devis jugés trop élevés ou encore des propositions des ingénieurs. Un dossier qui occupe les conseils pendant près de quarante ans.

Les archives évoquent également les canalisations des fontaines régulièrement endommagées, les chemins rendus impraticables après les intempéries ou encore les difficultés financières de la commune.

« On ne parle jamais de canicule comme aujourd’hui, mais la sécheresse est déjà une véritable préoccupation », souligne Mireille Bailet.

À cette époque, les marges de manœuvre sont réduites : les impôts dus au roi doivent être réglés avant toute autre dépense locale, laissant peu de ressources pour les projets communaux.

École, santé : des arbitrages déjà complexes

Les registres racontent aussi les décisions du quotidien.

Ils retracent notamment la création d’un poste de maître d’école. Quelques années plus tard, les élus envisagent d’ouvrir une école destinée aux jeunes filles avec une institutrice. Le projet est finalement abandonné, faute de moyens, et disparaît ensuite totalement des délibérations.

Même difficulté concernant le médecin chargé de soigner gratuitement les plus démunis à la Maison de la Miséricorde. Après les grandes épidémies, celui-ci réclame une augmentation, expliquant que la diminution du nombre de familles aisées ne lui permet plus de vivre de sa clientèle privée. Il menace de quitter la ville si rien n’est fait. Là encore, les finances municipales empêchent les élus de répondre favorablement à sa demande.

La peste de 1720 racontée au jour le jour

Les registres consacrés aux années 1720 et 1721 offrent un témoignage exceptionnel sur la gestion de la grande peste.

Pour tenter d’empêcher la propagation de la maladie, des gardes sont postés aux entrées de la ville, des barricades sont installées et les habitants des communes voisines, comme Toulon, Ollioules ou La Cadière, ne sont plus autorisés à entrer dans La Seyne. Les maisons suspectées d’abriter des malades sont isolées, les vêtements potentiellement contaminés sont brûlés et les chiens errants sont abattus.

Les archives révèlent aussi les tensions qui gagnent la population. Face à l’augmentation du prix du pain, les boulangers sont accusés de spéculer. Les consuls ouvrent alors des boulangeries sous contrôle municipal et imposent un tarif afin d’éviter une révolte.

Le registre rapporte même cette décision : « Il fallut que les sieurs Consuls fissent distribuer des galettes au public… afin d’empêcher le peuple de se soulever. »

La peur est telle que certains conseillers refusent même de signer les délibérations, persuadés que le simple contact avec le papier pourrait transmettre la maladie.

Une véritable enquête sur l’origine de l’épidémie

Au fil des délibérations, les consuls tentent également de déterminer comment la peste est entrée dans la ville.

Leurs soupçons se portent sur François Gras, marchand toulonnais accusé d’avoir fait circuler des ballots de tissus provenant d’une zone contaminée. Un commerçant seynois, Honoré Barry, est à son tour interrogé. Il nie avoir acheté ces étoffes, mais les autorités restent convaincues que ce commerce est à l’origine de la propagation de la maladie.

Quelques semaines plus tard, François Gras meurt de la peste, tout comme plusieurs membres de sa famille.

Trois siècles après leur rédaction, ces registres continuent ainsi de raconter bien plus que l’histoire administrative de La Seyne : ils dévoilent les inquiétudes, les choix politiques et le quotidien d’une population confrontée aux mêmes défis que ceux qui traversent encore les collectivités d’aujourd’hui.

Nos derniers articles

La femme qui déchiffre le passé de La Seyne

Une bénévole décrypte depuis plus de vingt ans les écritures anciennes des archives municipales, révélant anecdotes oubliées, décisions politiques et scènes de la vie quotidienne.

Une passion pour faire parler les manuscrits

Chaque semaine, les mêmes gestes se répètent dans les locaux des Archives municipales. Devant un imposant registre rédigé à la plume, Mireille Bailet avance ligne après ligne, déchiffrant une écriture parfois déroutante. Les lettres changent de forme, les orthographes varient, le provençal apparaît au détour d’une phrase. Un travail minutieux qui demande patience et expérience.

Ancienne professeure d’italien au lycée Beaussier, elle s’est spécialisée dans la paléographie, la discipline qui consiste à lire et transcrire les écritures anciennes. Depuis le début des années 2000, elle consacre une partie de son temps libre à cette mission. Huit volumes de transcription ont déjà vu le jour.

« Le plus difficile, c’est souvent à la fin des séances d’écriture. On sent que le rédacteur est fatigué : son écriture se dégrade et le texte devient beaucoup plus compliqué à lire », sourit-elle.

Au fil des pages surgissent également des mots tombés dans l’oubli. Parmi eux, celui de mandianesse, qui désignait les femmes chargées d’annoncer aux habitants que le four communal était suffisamment chaud pour cuire le pain.

Quand les archives rectifient les souvenirs

Les registres de délibérations communales constituent une véritable mémoire de la ville. Ils consignent les décisions des consuls, les dépenses, les travaux, les conflits, les élections ou encore les crises sanitaires. Mais ils permettent aussi de comprendre comment certaines traditions se sont transformées au fil des siècles.

Mireille Bailet cite l’exemple de la chapelle des Mouissèques. Les textes du XVIIIe siècle évoquent l’édification d’une chapelle après la grande peste de 1720, à proximité du lieu où furent enterrées de nombreuses victimes. L’édifice est alors dédié aux Âmes du Purgatoire. Avec le temps, la mémoire collective fait évoluer cette appellation jusqu’à donner naissance au nom aujourd’hui bien connu de « chapelle des Morts ».

Des préoccupations qui n’ont pas tant changé

À la lecture des délibérations, certains sujets semblent traverser les siècles.

Le port revient sans cesse dans les débats municipaux. Pendant plusieurs décennies, les élus discutent de son approfondissement, des projets d’aménagement, des devis jugés trop élevés ou encore des propositions des ingénieurs. Un dossier qui occupe les conseils pendant près de quarante ans.

Les archives évoquent également les canalisations des fontaines régulièrement endommagées, les chemins rendus impraticables après les intempéries ou encore les difficultés financières de la commune.

« On ne parle jamais de canicule comme aujourd’hui, mais la sécheresse est déjà une véritable préoccupation », souligne Mireille Bailet.

À cette époque, les marges de manœuvre sont réduites : les impôts dus au roi doivent être réglés avant toute autre dépense locale, laissant peu de ressources pour les projets communaux.

École, santé : des arbitrages déjà complexes

Les registres racontent aussi les décisions du quotidien.

Ils retracent notamment la création d’un poste de maître d’école. Quelques années plus tard, les élus envisagent d’ouvrir une école destinée aux jeunes filles avec une institutrice. Le projet est finalement abandonné, faute de moyens, et disparaît ensuite totalement des délibérations.

Même difficulté concernant le médecin chargé de soigner gratuitement les plus démunis à la Maison de la Miséricorde. Après les grandes épidémies, celui-ci réclame une augmentation, expliquant que la diminution du nombre de familles aisées ne lui permet plus de vivre de sa clientèle privée. Il menace de quitter la ville si rien n’est fait. Là encore, les finances municipales empêchent les élus de répondre favorablement à sa demande.

La peste de 1720 racontée au jour le jour

Les registres consacrés aux années 1720 et 1721 offrent un témoignage exceptionnel sur la gestion de la grande peste.

Pour tenter d’empêcher la propagation de la maladie, des gardes sont postés aux entrées de la ville, des barricades sont installées et les habitants des communes voisines, comme Toulon, Ollioules ou La Cadière, ne sont plus autorisés à entrer dans La Seyne. Les maisons suspectées d’abriter des malades sont isolées, les vêtements potentiellement contaminés sont brûlés et les chiens errants sont abattus.

Les archives révèlent aussi les tensions qui gagnent la population. Face à l’augmentation du prix du pain, les boulangers sont accusés de spéculer. Les consuls ouvrent alors des boulangeries sous contrôle municipal et imposent un tarif afin d’éviter une révolte.

Le registre rapporte même cette décision : « Il fallut que les sieurs Consuls fissent distribuer des galettes au public… afin d’empêcher le peuple de se soulever. »

La peur est telle que certains conseillers refusent même de signer les délibérations, persuadés que le simple contact avec le papier pourrait transmettre la maladie.

Une véritable enquête sur l’origine de l’épidémie

Au fil des délibérations, les consuls tentent également de déterminer comment la peste est entrée dans la ville.

Leurs soupçons se portent sur François Gras, marchand toulonnais accusé d’avoir fait circuler des ballots de tissus provenant d’une zone contaminée. Un commerçant seynois, Honoré Barry, est à son tour interrogé. Il nie avoir acheté ces étoffes, mais les autorités restent convaincues que ce commerce est à l’origine de la propagation de la maladie.

Quelques semaines plus tard, François Gras meurt de la peste, tout comme plusieurs membres de sa famille.

Trois siècles après leur rédaction, ces registres continuent ainsi de raconter bien plus que l’histoire administrative de La Seyne : ils dévoilent les inquiétudes, les choix politiques et le quotidien d’une population confrontée aux mêmes défis que ceux qui traversent encore les collectivités d’aujourd’hui.

spot_img

Nos derniers articles

Vous aimez nos articles ?


Abonnez-vous à notre newsletter !