21.4 C
Toulon
vendredi 21 août 2026
KAMBA-12
previous arrow
next arrow

La Seyne, été 1962 : l’arrivée des rapatriés

Partis d’Algérie dans l’urgence, des milliers de rapatriés arrivent sur les côtes françaises durant l’été 1962. À La Seyne-sur-Mer, des familles doivent tout reconstruire : un logement, un travail, une vie. Soixante-quatre ans plus tard, leurs souvenirs racontent aussi la faim, l’humiliation, la solidarité et les blessures laissées par l’exil.

L’été 1962 reste pour de nombreuses familles celui d’un départ précipité. En quelques semaines, des milliers de personnes quittent l’Algérie par la mer, à bord de paquebots, de cargos ou parfois de bâtiments militaires. Dans leurs bagages, seulement ce qu’elles ont réussi à emporter avant de partir.

« Ma mère avait huit francs dans son porte-monnaie », se souvient Marie.

Pour Chantal, encore enfant à l’époque, ce départ laissera une blessure durable dans sa famille. « Mon père n’a jamais pu se remettre de ce départ où ils ont tout laissé. Nous avons vécu la faim avec mon frère et les bons pour les habits à la mairie de La Seyne. »

À leur arrivée, il faut trouver une place, parfois dans des conditions très précaires. Au Château de Tamaris, plusieurs générations partagent les mêmes chambres. Les matelas sont installés directement sur le sol et les familles improvisent les repas avec de petits réchauds.

Martine se souvient pourtant surtout de l’aide reçue : « Toutes nos affaires nous avaient été données par les Chevaliers de Malte et des personnes adorables. Mais nous étions vivants et réunis. C’était le principal. »

Au Floréal, d’autres familles commencent également une nouvelle vie. Chantal garde le souvenir d’une entraide entre communautés : « Il y avait une solidarité entre Pieds-Noirs et Harkis. Heureusement, à cette époque, il y avait du respect. »

Des blessures qui ne disparaissent pas à l’arrivée

Toucher la côte française ne signifie pas que l’épreuve est terminée. Dominique se souvient d’une traversée difficile, puis d’un quotidien où toute la famille doit vivre dans une seule pièce.

« Pendant le voyage les gens étaient malades et entassés. Les voitures étaient volées sur les quais. À l’arrivée, nous étions tous dans la même pièce : mes parents, ma grand-mère, ma tante et mon oncle. Ce souvenir a hanté toute leur vie… et la mienne. »

Les témoignages racontent surtout les conséquences psychologiques de cet arrachement. Certains parents ne retrouveront jamais véritablement la vie qu’ils avaient connue auparavant. « Ma mère ne s’en est jamais remise », résume l’un d’eux. D’autres évoquent les dépressions, les non-dits et ces hommes et ces femmes qui reconstruisent leur existence en France sans parvenir à se détacher de la terre qu’ils ont quittée.

À l’époque, la presse rapporte également des suicides pendant les traversées, certains préférant se jeter à la mer plutôt que d’affronter une nouvelle vie.

« Les Pieds-Noirs ne sont pas français »

Aux difficultés matérielles s’ajoute parfois une autre épreuve : devoir justifier son appartenance à la France.

Annie n’est encore qu’une enfant lorsqu’elle accompagne sa mère à la mairie de La Seyne-sur-Mer. Elle raconte avoir vu un agent rayer devant elles la mention « nationalité française » figurant sur un document.

« Les Pieds-Noirs ne sont pas français. »

La scène ne la quittera plus : « J’ai vu ma mère pleurer. Son regard humilié est gravé à jamais dans ma mémoire. »

Pour certains enfants, cette question d’identité devient particulièrement difficile à comprendre. Cathy est alors en classe de sixième. Lorsqu’on lui demande sa nationalité, elle inscrit spontanément « algérienne ».

« Mon père est devenu fou de colère. On ne m’avait jamais expliqué. »

L’école, un autre choc

Pour les plus jeunes, l’intégration passe rapidement par l’école. Là encore, certains souvenirs sont douloureux.

Marie raconte ainsi l’arrivée en classe de sa petite sœur, dont le visage porte encore les cicatrices d’un attentat subi en Algérie. L’enfant est placée seule au fond de la salle par son institutrice. « Comme une pestiférée », se souvient-elle.

André, lui, n’a jamais oublié son premier repas à la cantine. Avant même qu’il commence à manger, son institutrice lui explique comment se servir d’un couteau et d’une fourchette.

« On m’a dit que je ne pouvais pas manger avec les mains par terre. J’étais mort de honte et je me demandais comment un adulte pouvait être aussi bête. »

Pour ces enfants comme pour leurs parents, l’été 1962 n’a donc pas seulement marqué un changement de rive. Derrière l’urgence du logement et du travail commence une autre histoire, beaucoup plus longue : celle d’une vie entière à reconstruire.

 5 juillet 1962 : après Oran, les départs s’accélèrent

Le 5 juillet 1962 constitue un nouveau traumatisme. À Oran, des centaines d’Européens sont tués ou portés disparus. Pour de nombreuses familles qui hésitaient encore à partir, les événements précipitent la décision. Une formule restée dans la mémoire des rapatriés résume alors la peur de l’époque : « la valise ou la mort ».

Dans les jours qui suivent, les départs d’Algérie s’intensifient et les villes du littoral varois voient arriver de nouvelles familles.

À La Seyne-sur-Mer, le Grand Hôtel de Tamaris accueille dans l’urgence de nombreux rapatriés. Face à l’afflux, l’établissement est rapidement occupé au-delà de ses capacités. La situation attire même l’attention de la presse nationale, jusqu’aux pages de Paris Match.

Entre 1962 et 1965, La Seyne gagne environ 5 000 habitants. Cette croissance entraîne notamment le développement du logement social. En 1965, 340 HLM sont construits, dont 148 au Floréal. Selon un témoignage cité par l’historien Gérard Crespo, 144 de ces logements sont attribués à des familles rapatriées.

Cette arrivée participe à la croissance démographique de la commune. Les Chantiers navals constituent également une source d’emplois pour des familles qui doivent désormais reconstruire leur existence sur le littoral varois.

spot_img
spot_img
KAMBA-12
previous arrow
next arrow

La Seyne, été 1962 : l’arrivée des rapatriés

Partis d’Algérie dans l’urgence, des milliers de rapatriés arrivent sur les côtes françaises durant l’été 1962. À La Seyne-sur-Mer, des familles doivent tout reconstruire : un logement, un travail, une vie. Soixante-quatre ans plus tard, leurs souvenirs racontent aussi la faim, l’humiliation, la solidarité et les blessures laissées par l’exil.

L’été 1962 reste pour de nombreuses familles celui d’un départ précipité. En quelques semaines, des milliers de personnes quittent l’Algérie par la mer, à bord de paquebots, de cargos ou parfois de bâtiments militaires. Dans leurs bagages, seulement ce qu’elles ont réussi à emporter avant de partir.

« Ma mère avait huit francs dans son porte-monnaie », se souvient Marie.

Pour Chantal, encore enfant à l’époque, ce départ laissera une blessure durable dans sa famille. « Mon père n’a jamais pu se remettre de ce départ où ils ont tout laissé. Nous avons vécu la faim avec mon frère et les bons pour les habits à la mairie de La Seyne. »

À leur arrivée, il faut trouver une place, parfois dans des conditions très précaires. Au Château de Tamaris, plusieurs générations partagent les mêmes chambres. Les matelas sont installés directement sur le sol et les familles improvisent les repas avec de petits réchauds.

Martine se souvient pourtant surtout de l’aide reçue : « Toutes nos affaires nous avaient été données par les Chevaliers de Malte et des personnes adorables. Mais nous étions vivants et réunis. C’était le principal. »

Au Floréal, d’autres familles commencent également une nouvelle vie. Chantal garde le souvenir d’une entraide entre communautés : « Il y avait une solidarité entre Pieds-Noirs et Harkis. Heureusement, à cette époque, il y avait du respect. »

Des blessures qui ne disparaissent pas à l’arrivée

Toucher la côte française ne signifie pas que l’épreuve est terminée. Dominique se souvient d’une traversée difficile, puis d’un quotidien où toute la famille doit vivre dans une seule pièce.

« Pendant le voyage les gens étaient malades et entassés. Les voitures étaient volées sur les quais. À l’arrivée, nous étions tous dans la même pièce : mes parents, ma grand-mère, ma tante et mon oncle. Ce souvenir a hanté toute leur vie… et la mienne. »

Les témoignages racontent surtout les conséquences psychologiques de cet arrachement. Certains parents ne retrouveront jamais véritablement la vie qu’ils avaient connue auparavant. « Ma mère ne s’en est jamais remise », résume l’un d’eux. D’autres évoquent les dépressions, les non-dits et ces hommes et ces femmes qui reconstruisent leur existence en France sans parvenir à se détacher de la terre qu’ils ont quittée.

À l’époque, la presse rapporte également des suicides pendant les traversées, certains préférant se jeter à la mer plutôt que d’affronter une nouvelle vie.

« Les Pieds-Noirs ne sont pas français »

Aux difficultés matérielles s’ajoute parfois une autre épreuve : devoir justifier son appartenance à la France.

Annie n’est encore qu’une enfant lorsqu’elle accompagne sa mère à la mairie de La Seyne-sur-Mer. Elle raconte avoir vu un agent rayer devant elles la mention « nationalité française » figurant sur un document.

« Les Pieds-Noirs ne sont pas français. »

La scène ne la quittera plus : « J’ai vu ma mère pleurer. Son regard humilié est gravé à jamais dans ma mémoire. »

Pour certains enfants, cette question d’identité devient particulièrement difficile à comprendre. Cathy est alors en classe de sixième. Lorsqu’on lui demande sa nationalité, elle inscrit spontanément « algérienne ».

« Mon père est devenu fou de colère. On ne m’avait jamais expliqué. »

L’école, un autre choc

Pour les plus jeunes, l’intégration passe rapidement par l’école. Là encore, certains souvenirs sont douloureux.

Marie raconte ainsi l’arrivée en classe de sa petite sœur, dont le visage porte encore les cicatrices d’un attentat subi en Algérie. L’enfant est placée seule au fond de la salle par son institutrice. « Comme une pestiférée », se souvient-elle.

André, lui, n’a jamais oublié son premier repas à la cantine. Avant même qu’il commence à manger, son institutrice lui explique comment se servir d’un couteau et d’une fourchette.

« On m’a dit que je ne pouvais pas manger avec les mains par terre. J’étais mort de honte et je me demandais comment un adulte pouvait être aussi bête. »

Pour ces enfants comme pour leurs parents, l’été 1962 n’a donc pas seulement marqué un changement de rive. Derrière l’urgence du logement et du travail commence une autre histoire, beaucoup plus longue : celle d’une vie entière à reconstruire.

 5 juillet 1962 : après Oran, les départs s’accélèrent

Le 5 juillet 1962 constitue un nouveau traumatisme. À Oran, des centaines d’Européens sont tués ou portés disparus. Pour de nombreuses familles qui hésitaient encore à partir, les événements précipitent la décision. Une formule restée dans la mémoire des rapatriés résume alors la peur de l’époque : « la valise ou la mort ».

Dans les jours qui suivent, les départs d’Algérie s’intensifient et les villes du littoral varois voient arriver de nouvelles familles.

À La Seyne-sur-Mer, le Grand Hôtel de Tamaris accueille dans l’urgence de nombreux rapatriés. Face à l’afflux, l’établissement est rapidement occupé au-delà de ses capacités. La situation attire même l’attention de la presse nationale, jusqu’aux pages de Paris Match.

Entre 1962 et 1965, La Seyne gagne environ 5 000 habitants. Cette croissance entraîne notamment le développement du logement social. En 1965, 340 HLM sont construits, dont 148 au Floréal. Selon un témoignage cité par l’historien Gérard Crespo, 144 de ces logements sont attribués à des familles rapatriées.

Cette arrivée participe à la croissance démographique de la commune. Les Chantiers navals constituent également une source d’emplois pour des familles qui doivent désormais reconstruire leur existence sur le littoral varois.

spot_img

La Seyne, été 1962 : l’arrivée des rapatriés

Partis d’Algérie dans l’urgence, des milliers de rapatriés arrivent sur les côtes françaises durant l’été 1962. À La Seyne-sur-Mer, des familles doivent tout reconstruire : un logement, un travail, une vie. Soixante-quatre ans plus tard, leurs souvenirs racontent aussi la faim, l’humiliation, la solidarité et les blessures laissées par l’exil.

L’été 1962 reste pour de nombreuses familles celui d’un départ précipité. En quelques semaines, des milliers de personnes quittent l’Algérie par la mer, à bord de paquebots, de cargos ou parfois de bâtiments militaires. Dans leurs bagages, seulement ce qu’elles ont réussi à emporter avant de partir.

« Ma mère avait huit francs dans son porte-monnaie », se souvient Marie.

Pour Chantal, encore enfant à l’époque, ce départ laissera une blessure durable dans sa famille. « Mon père n’a jamais pu se remettre de ce départ où ils ont tout laissé. Nous avons vécu la faim avec mon frère et les bons pour les habits à la mairie de La Seyne. »

À leur arrivée, il faut trouver une place, parfois dans des conditions très précaires. Au Château de Tamaris, plusieurs générations partagent les mêmes chambres. Les matelas sont installés directement sur le sol et les familles improvisent les repas avec de petits réchauds.

Martine se souvient pourtant surtout de l’aide reçue : « Toutes nos affaires nous avaient été données par les Chevaliers de Malte et des personnes adorables. Mais nous étions vivants et réunis. C’était le principal. »

Au Floréal, d’autres familles commencent également une nouvelle vie. Chantal garde le souvenir d’une entraide entre communautés : « Il y avait une solidarité entre Pieds-Noirs et Harkis. Heureusement, à cette époque, il y avait du respect. »

Des blessures qui ne disparaissent pas à l’arrivée

Toucher la côte française ne signifie pas que l’épreuve est terminée. Dominique se souvient d’une traversée difficile, puis d’un quotidien où toute la famille doit vivre dans une seule pièce.

« Pendant le voyage les gens étaient malades et entassés. Les voitures étaient volées sur les quais. À l’arrivée, nous étions tous dans la même pièce : mes parents, ma grand-mère, ma tante et mon oncle. Ce souvenir a hanté toute leur vie… et la mienne. »

Les témoignages racontent surtout les conséquences psychologiques de cet arrachement. Certains parents ne retrouveront jamais véritablement la vie qu’ils avaient connue auparavant. « Ma mère ne s’en est jamais remise », résume l’un d’eux. D’autres évoquent les dépressions, les non-dits et ces hommes et ces femmes qui reconstruisent leur existence en France sans parvenir à se détacher de la terre qu’ils ont quittée.

À l’époque, la presse rapporte également des suicides pendant les traversées, certains préférant se jeter à la mer plutôt que d’affronter une nouvelle vie.

« Les Pieds-Noirs ne sont pas français »

Aux difficultés matérielles s’ajoute parfois une autre épreuve : devoir justifier son appartenance à la France.

Annie n’est encore qu’une enfant lorsqu’elle accompagne sa mère à la mairie de La Seyne-sur-Mer. Elle raconte avoir vu un agent rayer devant elles la mention « nationalité française » figurant sur un document.

« Les Pieds-Noirs ne sont pas français. »

La scène ne la quittera plus : « J’ai vu ma mère pleurer. Son regard humilié est gravé à jamais dans ma mémoire. »

Pour certains enfants, cette question d’identité devient particulièrement difficile à comprendre. Cathy est alors en classe de sixième. Lorsqu’on lui demande sa nationalité, elle inscrit spontanément « algérienne ».

« Mon père est devenu fou de colère. On ne m’avait jamais expliqué. »

L’école, un autre choc

Pour les plus jeunes, l’intégration passe rapidement par l’école. Là encore, certains souvenirs sont douloureux.

Marie raconte ainsi l’arrivée en classe de sa petite sœur, dont le visage porte encore les cicatrices d’un attentat subi en Algérie. L’enfant est placée seule au fond de la salle par son institutrice. « Comme une pestiférée », se souvient-elle.

André, lui, n’a jamais oublié son premier repas à la cantine. Avant même qu’il commence à manger, son institutrice lui explique comment se servir d’un couteau et d’une fourchette.

« On m’a dit que je ne pouvais pas manger avec les mains par terre. J’étais mort de honte et je me demandais comment un adulte pouvait être aussi bête. »

Pour ces enfants comme pour leurs parents, l’été 1962 n’a donc pas seulement marqué un changement de rive. Derrière l’urgence du logement et du travail commence une autre histoire, beaucoup plus longue : celle d’une vie entière à reconstruire.

 5 juillet 1962 : après Oran, les départs s’accélèrent

Le 5 juillet 1962 constitue un nouveau traumatisme. À Oran, des centaines d’Européens sont tués ou portés disparus. Pour de nombreuses familles qui hésitaient encore à partir, les événements précipitent la décision. Une formule restée dans la mémoire des rapatriés résume alors la peur de l’époque : « la valise ou la mort ».

Dans les jours qui suivent, les départs d’Algérie s’intensifient et les villes du littoral varois voient arriver de nouvelles familles.

À La Seyne-sur-Mer, le Grand Hôtel de Tamaris accueille dans l’urgence de nombreux rapatriés. Face à l’afflux, l’établissement est rapidement occupé au-delà de ses capacités. La situation attire même l’attention de la presse nationale, jusqu’aux pages de Paris Match.

Entre 1962 et 1965, La Seyne gagne environ 5 000 habitants. Cette croissance entraîne notamment le développement du logement social. En 1965, 340 HLM sont construits, dont 148 au Floréal. Selon un témoignage cité par l’historien Gérard Crespo, 144 de ces logements sont attribués à des familles rapatriées.

Cette arrivée participe à la croissance démographique de la commune. Les Chantiers navals constituent également une source d’emplois pour des familles qui doivent désormais reconstruire leur existence sur le littoral varois.

Nos derniers articles

La Seyne, été 1962 : l’arrivée des rapatriés

Partis d’Algérie dans l’urgence, des milliers de rapatriés arrivent sur les côtes françaises durant l’été 1962. À La Seyne-sur-Mer, des familles doivent tout reconstruire : un logement, un travail, une vie. Soixante-quatre ans plus tard, leurs souvenirs racontent aussi la faim, l’humiliation, la solidarité et les blessures laissées par l’exil.

L’été 1962 reste pour de nombreuses familles celui d’un départ précipité. En quelques semaines, des milliers de personnes quittent l’Algérie par la mer, à bord de paquebots, de cargos ou parfois de bâtiments militaires. Dans leurs bagages, seulement ce qu’elles ont réussi à emporter avant de partir.

« Ma mère avait huit francs dans son porte-monnaie », se souvient Marie.

Pour Chantal, encore enfant à l’époque, ce départ laissera une blessure durable dans sa famille. « Mon père n’a jamais pu se remettre de ce départ où ils ont tout laissé. Nous avons vécu la faim avec mon frère et les bons pour les habits à la mairie de La Seyne. »

À leur arrivée, il faut trouver une place, parfois dans des conditions très précaires. Au Château de Tamaris, plusieurs générations partagent les mêmes chambres. Les matelas sont installés directement sur le sol et les familles improvisent les repas avec de petits réchauds.

Martine se souvient pourtant surtout de l’aide reçue : « Toutes nos affaires nous avaient été données par les Chevaliers de Malte et des personnes adorables. Mais nous étions vivants et réunis. C’était le principal. »

Au Floréal, d’autres familles commencent également une nouvelle vie. Chantal garde le souvenir d’une entraide entre communautés : « Il y avait une solidarité entre Pieds-Noirs et Harkis. Heureusement, à cette époque, il y avait du respect. »

Des blessures qui ne disparaissent pas à l’arrivée

Toucher la côte française ne signifie pas que l’épreuve est terminée. Dominique se souvient d’une traversée difficile, puis d’un quotidien où toute la famille doit vivre dans une seule pièce.

« Pendant le voyage les gens étaient malades et entassés. Les voitures étaient volées sur les quais. À l’arrivée, nous étions tous dans la même pièce : mes parents, ma grand-mère, ma tante et mon oncle. Ce souvenir a hanté toute leur vie… et la mienne. »

Les témoignages racontent surtout les conséquences psychologiques de cet arrachement. Certains parents ne retrouveront jamais véritablement la vie qu’ils avaient connue auparavant. « Ma mère ne s’en est jamais remise », résume l’un d’eux. D’autres évoquent les dépressions, les non-dits et ces hommes et ces femmes qui reconstruisent leur existence en France sans parvenir à se détacher de la terre qu’ils ont quittée.

À l’époque, la presse rapporte également des suicides pendant les traversées, certains préférant se jeter à la mer plutôt que d’affronter une nouvelle vie.

« Les Pieds-Noirs ne sont pas français »

Aux difficultés matérielles s’ajoute parfois une autre épreuve : devoir justifier son appartenance à la France.

Annie n’est encore qu’une enfant lorsqu’elle accompagne sa mère à la mairie de La Seyne-sur-Mer. Elle raconte avoir vu un agent rayer devant elles la mention « nationalité française » figurant sur un document.

« Les Pieds-Noirs ne sont pas français. »

La scène ne la quittera plus : « J’ai vu ma mère pleurer. Son regard humilié est gravé à jamais dans ma mémoire. »

Pour certains enfants, cette question d’identité devient particulièrement difficile à comprendre. Cathy est alors en classe de sixième. Lorsqu’on lui demande sa nationalité, elle inscrit spontanément « algérienne ».

« Mon père est devenu fou de colère. On ne m’avait jamais expliqué. »

L’école, un autre choc

Pour les plus jeunes, l’intégration passe rapidement par l’école. Là encore, certains souvenirs sont douloureux.

Marie raconte ainsi l’arrivée en classe de sa petite sœur, dont le visage porte encore les cicatrices d’un attentat subi en Algérie. L’enfant est placée seule au fond de la salle par son institutrice. « Comme une pestiférée », se souvient-elle.

André, lui, n’a jamais oublié son premier repas à la cantine. Avant même qu’il commence à manger, son institutrice lui explique comment se servir d’un couteau et d’une fourchette.

« On m’a dit que je ne pouvais pas manger avec les mains par terre. J’étais mort de honte et je me demandais comment un adulte pouvait être aussi bête. »

Pour ces enfants comme pour leurs parents, l’été 1962 n’a donc pas seulement marqué un changement de rive. Derrière l’urgence du logement et du travail commence une autre histoire, beaucoup plus longue : celle d’une vie entière à reconstruire.

 5 juillet 1962 : après Oran, les départs s’accélèrent

Le 5 juillet 1962 constitue un nouveau traumatisme. À Oran, des centaines d’Européens sont tués ou portés disparus. Pour de nombreuses familles qui hésitaient encore à partir, les événements précipitent la décision. Une formule restée dans la mémoire des rapatriés résume alors la peur de l’époque : « la valise ou la mort ».

Dans les jours qui suivent, les départs d’Algérie s’intensifient et les villes du littoral varois voient arriver de nouvelles familles.

À La Seyne-sur-Mer, le Grand Hôtel de Tamaris accueille dans l’urgence de nombreux rapatriés. Face à l’afflux, l’établissement est rapidement occupé au-delà de ses capacités. La situation attire même l’attention de la presse nationale, jusqu’aux pages de Paris Match.

Entre 1962 et 1965, La Seyne gagne environ 5 000 habitants. Cette croissance entraîne notamment le développement du logement social. En 1965, 340 HLM sont construits, dont 148 au Floréal. Selon un témoignage cité par l’historien Gérard Crespo, 144 de ces logements sont attribués à des familles rapatriées.

Cette arrivée participe à la croissance démographique de la commune. Les Chantiers navals constituent également une source d’emplois pour des familles qui doivent désormais reconstruire leur existence sur le littoral varois.

spot_img

Nos derniers articles

Vous aimez nos articles ?


Abonnez-vous à notre newsletter !