Entre 1976 et 1979, Henri-Paul Brémondy a recueilli la parole des pêcheurs sur leur métier, leurs habitudes et leur quotidien. Des enregistrements aujourd’hui conservés à la Maison méditerranéenne des sciences de l’homme.
Une passion familiale pour la mer
Pour Henri-Paul Brémondy, la pêche est bien davantage qu’un sujet de recherche. Le Brusc est son village et la mer, une passion qui occupe une place considérable dans sa vie. Sa fille, Anna-Lou Brémondy, se souvenait pourtant d’un père « issu d’une lignée de propriétaires terriens », mais profondément fasciné par l’univers des pêcheurs.
Une passion dans laquelle il entraînait parfois toute sa famille. « Parfois, il nous réveillait à l’aube pour aller acheter les appâts et prendre la mer […] Ce n’était pas forcément un rêve pour nous, mais pour lui, si », racontait-elle. Elle se souvenait également qu’« il adorait s’habiller en pêcheur et prendre son pointu ».
Dans les années 1970, cet intérêt prend la forme d’un véritable travail de recherche. Brémondy comprend que le monde qu’il observe se transforme et qu’avec les anciens peuvent également disparaître des gestes, des mots et une partie de la mémoire liée à la mer.

Le magnétophone à la rencontre des anciens
Entre 1976 et 1979, il prend donc son magnétophone et part recueillir la parole des pêcheurs. Il les questionne sur leurs bateaux, leurs filets, le gangui, les poissons, les lieux de pêche, les prud’homies ou encore le vocabulaire provençal du métier.
Au fil des entretiens, les témoignages dépassent toutefois largement les seules pratiques de pêche. Les hommes racontent leur quotidien, leurs relations et les changements qu’ils observent en mer. Les souvenirs des plus âgés remontent même jusqu’à la Première Guerre mondiale.
Provençalophone, Henri-Paul Brémondy gravite alors autour du département « Langues et cultures régionales » de l’Université de Provence, dirigé par Jean-Claude Bouvier, à une période où l’enregistrement de la parole des habitants devient un moyen de préserver la mémoire orale. Le Brusc devient naturellement l’un de ses terrains de recherche.
« Un pour toi, un pour moi, un pour le bateau »
« La mer c’est une chose, le bateau c’en est une autre. » C’est sur ces mots que l’un des pêcheurs interrogés par Brémondy termine son entretien en 1977.
Pêcheur depuis la Première Guerre mondiale, il raconte une époque où la mer est avant tout un moyen de vivre. À la fin de la pêche, le solde peut être partagé entre les hommes selon une formule simple : « un pour toi, un pour moi, un pour le bateau ».
Et lorsqu’on ne peut pas prendre la mer, la journée n’est pas pour autant chômée. Avant la Seconde Guerre mondiale, racontent les témoins, les pêcheurs fréquentent peu les cafés et jouent rarement aux cartes. À terre, il faut entretenir les filets, réparer le bateau, couper du bois ou travailler les champs, les leurs comme ceux des autres.
Aïoli, cabanon et « coups de gueule »
Les moments de détente se vivent notamment au cabanon. On s’y retrouve autour d’un aïoli ou d’un repas préparé dans la petite cheminée, pour une partie de boules ou parfois pour quelques « coups de gueule », qui peuvent aller jusqu’aux coups de poing.
Les témoignages font également apparaître la séparation entre les univers masculin et féminin. Lorsque Brémondy interroge les hommes sur les distractions des femmes, ceux-ci peinent à répondre. Elles ne les accompagnent pas au cabanon. Femmes et filles de pêcheurs attendent les retours, s’occupent des enfants et gagnent parfois quelques sous grâce à de petits métiers.
Des voix aujourd’hui conservées

Après la disparition d’Henri-Paul Brémondy, sa famille a choisi de transmettre ses recherches afin qu’elles soient conservées. Son fonds a rejoint les collections de la Maison méditerranéenne des sciences de l’homme, à Aix-en-Provence.
Ses archives constituent notamment le corpus consacré à « La pêche traditionnelle varoise dans les années 1970 ». Près d’un demi-siècle après leur enregistrement, elles conservent ainsi la parole de ceux qui vivaient alors de la mer au Brusc.
🌊 Il y a près de 50 ans, que disaient les pêcheurs du Brusc de l’avenir de la Méditerranée ?
Dans les années 1970, Henri-Paul Brémondy enregistrait la parole des pêcheurs du Brusc. L’un d’eux livrait alors une longue réflexion sur la lagune, sa richesse, sa fragilité et la pollution de la mer.
Un témoignage vieux de près d’un demi-siècle qui résonne étrangement aujourd’hui.
🎙️ Voici ses mots :
« La vie a commencé dans la lagune. C’est le mariage de trois éléments : de l’air, de l’eau et de la terre. Et c’est à cet endroit-là que la vie est la plus dense. »
Pour lui, toucher à cet équilibre revenait à détruire précisément ce qui faisait la richesse du lieu :
« Tu viendrais tuer le coin le plus riche, le plus productif de la terre. Tu le tues pour en faire quoi ? Si tu le tues, tu fais du mal. Il faut le laisser comme il est. Et c’est à cet endroit-là que la vie est la plus dense. Non seulement pour les poissons, mais pour la vie dans l’air, la vie dans l’eau et la vie dans la terre. Tu as une vie propre, infiniment petite. »
Le pêcheur en venait alors à la pollution de la mer :
« Comment on a pollué ? On a pollué surtout la mer avec du mazout, avec les retombées de nos cheminées, avec les retombées des cheminées des bateaux, les tuyaux d’échappement des bateaux, et surtout maintenant avec les émissaires de ville. »
Et parmi ces rejets, il pointait particulièrement le chlore :
« Les émissaires de ville, qu’est-ce qu’il y a de plus terrible dedans ? C’est le chlore. […] Le chlore, c’est la fin de toute vie. »
Pour illustrer son propos, il convoquait alors une croyance et une pratique qu’il attribuait aux générations précédentes :
« Avant, une femme, quand elle ne voulait pas avoir d’enfant, elle mettait deux gouttes de Javel dans une bassine d’eau et elle se lavait. C’est la mort de toute vie. »
Puis il revenait à la Méditerranée :
« Les infiniment petits qui sont dans l’eau, ils meurent. Alors, quand on le met dans de l’eau buvable, c’est pour tuer les bactéries nocives. Mais là, à force de foutre de la Javel et des produits détergents dans la mer, tu tues la vie même de la mer. Avant d’attaquer les poissons, tu tues l’eau, si tu préfères, et les infiniment petits qui sont dans l’eau. […] Tu la tues, elle est morte. »
🎣 Près de 50 ans plus tard, cette voix venue du Brusc raconte aussi ce que les pêcheurs observaient déjà de leur Méditerranée.









